Hart Island : Histoire de la Plus Grande Fosse Commune d’Amérique

Introduction

Quelque part dans les eaux grises de l’East River, à quelques kilomètres à peine de Manhattan, existe un lieu que la plupart des New-Yorkais ignorent complètement. Hart Island, une petite île de 53 hectares, a accumulé au cours de ses 150 années d’utilisation comme cimetière public, plus d’un million de cadavres. Ce ne sont pas des célébrités, pas des personnalités médiatiques, pas des figures historiques. Ce sont les oubliés : les sans-abri, les indigents, les enfants mort-nés, les décédés sans famille pour réclamer leur corps, les victimes d’épidémies.

Pendant plus d’un siècle, Hart Island a été fermée au public, un secret gardé jalousement par la municipalité de New York. Les autorités pénitentiaires qui géraient l’île avaient établi une règle tacite : pas de visiteurs, pas de photographes, pas de caméras. Les fosses communes étaient marquées uniquement par de petites pierres blanches anonymes. Aucun nom, aucune date, aucune reconnaissance personnelle.

En janvier 2020, après des décennies de plaidoyers d’activistes des droits des morts, après des rapports médiatiques sur l’érosion qui commençait à exposer les restes, après que certains os aient commencé à s’échouer sur la plage (surnommée « Bone’s Beach » par les médias), la municipalité a finalement décidé d’ouvrir Hart Island au public. Une décision symboliquement importante : reconnaître que même les plus marginalisés de notre société méritaient un respect post-mortem.

Bernard Gustau, dans Les Murmures Magiques de Hart Island, transforme cette réalité historique en conte métaphorique sur la rédemption, l’identité et la spiritualité. Le roman utilise Hart Island non seulement comme décor, mais comme un personnage à part entière, un site saturé de non-dits, de mystères, de douleurs refoulées.

De Prisonniers de Guerre à Malades du Sida : Quatre Siècles d’Oubli

L’histoire de Hart Island est un microcosme de l’histoire américaine elle-même, avec tous ses ombres et ses hontes. L’île a d’abord servi, après sa cession à la Ville de New York en 1869, comme cimetière pour les pauvres, ceux qui n’avaient pas les moyens de payer une inhumation décente. Mais ce rôle s’est complexifié au fil des décennies.

Pendant la guerre de Sécession, Hart Island a servi de camp d’internement pour les prisonniers de guerre confédérés. Les conditions étaient abominables : nourriture insuffisante, manque d’eau potable, maladies. Plusieurs milliers y ont péri et y ont été enterrés, oubliés par un pays qui préférait ne pas penser à ces hommes qui avaient choisi de se battre pour une cause perdue.

Au cours du XXe siècle, Hart Island a continué à servir de dépotoir pour les indésirables. Les criminels exécutés y ont été enterrés. Les enfants mort-nés, nés de mères sans ressources, y ont été inhumés sans distinction de race ou de religion. Les patients de l’hôpital psychiatrique et de l’hôpital pour maladies infectieuses situés autrefois sur l’île y reposaient.

Mais peut-être le chapitre le plus douloureux de l’histoire de Hart Island concerne les victimes du VIH/SIDA dans les années 1980 et 1990. Quand la crise du SIDA faisait rage, à l’époque où les gens mouraient en nombre dans les quartiers pauvres de Manhattan, à Harlem, dans les Bronx, beaucoup de ces décédés n’avaient pas de famille ou avaient été rejetés par elle. Leurs corps ont été envoyés à Hart Island, et là, dans l’anonymat, ils ont reçu des sépultures sans dignité. Certaines familles ignoraient même où leurs proches avaient été enterrés. Pendant des années, Hart Island a été le secret honteux de la ville, le lieu où New York envoyait ses morts indésirables.

Les Chiffres Derrière l’Anonymat

Aujourd’hui encore, environ 1 500 personnes par an sont enterrées sur Hart Island. Le processus est efficace, mécanique, sans humanité. Les dépouilles non réclamées sont d’abord stockées à la morgue municipale. Si après un certain délai (habituellement trois ans), personne n’a réclamé le corps, il est envoyé à Hart Island pour l’inhumation.

Ce qui rend le système si troublant, c’est son efficacité déshumanisante. Les cercueils sont empilés géométriquement dans des fosses communes. Pour les adultes : 150 cercueils par fosse, empilés trois par trois. Pour les enfants et les fœtus : 1 000 cercueils par fosse, empilés cinq par cinq. Chaque fosse mesure 21 mètres de long. Les pierres blanches marquent uniquement les fosses, pas les individus.

A lire aussi

Pendant les années 2010, le système a été géré par les Services Pénitentiaires de New York. Les prisonniers d’une prison voisine (Rikers Island) faisaient la navette chaque semaine pour effectuer les inhumations, pour maintenir les fosses, pour essayer, dans la mesure du possible, de préserver un semblant de dignité à cet endroit d’indignité systématisée.

Gustau, dans son roman, rend hommage à cette réalité en peignant le cantonnier qui maintient seul les petites sépultures. C’est un personnage oublié qui fait un travail oublié, entretenant les tombes de gens oubliés. Il y a une symétrie poignante dans cette image : quelqu’un se soucie, même si personne ne le sait.

Au-Delà des Pierres Blanches : La Présence des Morts

Dans le roman de Gustau, Michèle, l’artiste, arrive sur Hart Island avec une capacité particulière : elle peut ressentir les énergies spirituelles des lieux mortuaires. Elle enlève ses chaussures et marche pieds nus sur l’herbe, absorbant les sensations de douleur, de regret, de dignité bafouée, qui imprègnent le sol.

Cette approche poétique ne contredit pas nécessairement une approche rationnelle à l’histoire. C’est simplement une manière d’honorer une vérité émotionnelle : les lieux mortuaires, en particulier ceux chargés de tant de deuils non résolus, absorbent effectivement quelque chose. Pas quelque chose que les instruments scientifiques peuvent mesurer, mais quelque chose que l’âme peut sentir.

Hart Island est effectivement un lieu de concentration de douleur. Un million de personnes y sont enterrées sans cérémonie, sans reconnaissance, sans que leur mort n’ait altéré le cours normal de la ville qui les a oubliées. C’est un crime de civisme, une oblitération systématique de l’humanité.

Archéologie Personnelle et Détective Généalogique

Le personnage de Peter du roman incarne la réalité contemporaine de nombreuses personnes : la quête pour retrouver des racines perdues, des mystères familiaux, des traces de ceux qui nous ont précédés. Dans le roman, Peter cherche la tombe de son père. En réalité, de nombreuses personnes cherchent des traces de proches enterrés sur Hart Island.

La Traveling Cloud Museum, une association créée pour aider les gens à retrouver leurs proches sur l’île, utilise une combinaison de technologies modernes : GPS, archives, ADN. C’est une forme de rédemption technologique : utiliser l’innovation pour corriger les injustices historiques.

Gustau capture bien cette tension : d’un côté, les limites écrasantes (un million de cadavres anonymes), de l’autre, l’obstination humaine à retrouver, à reconnaître, à honorer. Peter ne trouvera peut-être jamais la tombe exacte de son père. Mais son voyage lui permet de comprendre son père, son héritage, ses mystères non résolus.

Vers une Reconnaissance

Hart Island représente un moment charnière dans notre compréhension collective de la dignité et de la mort. Pendant des décennies, la société a pu reléguer ses pauvres, ses marginalisés, ses malades dans l’anonymat et l’oubli. Hart Island était le symbole de cette relégation.

Mais l’ouverture au public en 2020 signale un changement. Une reconnaissance, même tardive, que même les plus oubliés méritent un deuil, une commémoration, une reconnaissance de leur existence.

Les Murmures Magiques de Hart Island de Bernard Gustau ne raconte pas seulement des histoires personnelles de quête et de rédemption. C’est aussi une méditation sur la façon dont les sociétés traitent leurs oubliés. Michèle qui danse sur les morts pour les honorer, Peter qui cherche son père parmi un million d’inconnus, ils incarnent tous deux notre besoin collectif de reconnaître l’humanité même chez ceux que la société a rejetés.

Laisser un commentaire