Quand le pouvoir chuchote plus fort que la violence
Vous savez reconnaître la méchanceté quand elle crie. Quand elle menace ouvertement. Quand elle utilise la force. Mais comment la reconnaître quand elle sourit poliment, remplit des formulaires en danois, et parle de « procédures obligatoires » d’une voix douce et professionnelle ?
C’est la question fondamentale qui traverse « Le Combat d’Aputsiaq », le roman de Bernard Gustau. Et c’est aussi la question que devraient se poser tous ceux qui croient naïvement que la discrimination du XXIe siècle fonctionne encore comme au XXe siècle – avec des cris, des menaces explicites, de la violence ouverte.
L’auteur nous plonge dans le quotidien d’Aputsiaq, une jeune mère groenlandaise de 28 ans, que les circonstances ont contrainte à fuir Nuuk pour Copenhague. Et là, doucement, patiemment, à travers 400 pages de narration intime, il nous montre comment un système peut détruire une vie sans jamais lever la voix. Comment les institutions peuvent exercer un pouvoir absolu en restant parfaitement sourires. Comment on peut vous enlever votre enfant au nom de l’objectivité scientifique.
Cette histoire incarne, avec une précision glaçante, ce que nous appelons le « pouvoir invisible » – celui qui opère dans les dédales administratifs, dans les tests psychologiques présentés comme neutres et objectifs, dans les sourires froids des fonctionnaires qui « font seulement leur travail ». Un pouvoir qui ne vous dit jamais non, mais qui s’arrange pour que certaines portes vous restent fermées. Qui ne vous interdit pas de parler votre langue, mais qui désigne cette langue comme « problématique ». Qui ne menace pas ouvertement, mais qui crée des conditions telles que, finalement, vous risquez de perdre votre enfant sans qu’aucun cri n’ait jamais retenti.
Et voici le plus troublant : ce n’est pas de la fiction. C’est une histoire qui, sous des formes diverses, arrive réellement aux femmes inuites du Danemark, aux femmes migrantes, aux femmes pauvres, à tous ceux qui n’ont pas su se conformer aux attentes silencieuses d’une société qui a décidé, sans le dire explicitement, qui avait le droit de parentalité et qui ne l’avait pas.
Le mécanisme du pouvoir invisible : Des tests et des formulaires
L’Inquisition avec un sourire : Quand le test devient arme
Imaginons une Inquisition moderne. Pas de torture, pas de cris, pas d’autodafé. Juste un bureau blanc, des néons cliniques, des formulaires en danois, et une psychologue avec des lunettes qui vous explique que vous participez à une « évaluation scientifique et objective » de vos compétences parentales. Bienvenue au FKU – le Forældrekompetenceundersøgelse – test d’évaluation des compétences parentales au Danemark.
C’est dans ces salles blanches et stériles que Gustau place ses scènes parmi les plus bouleversantes du roman. Aputsiaq y accède comme une accusée. Non pas parce qu’elle a battu son enfant. Ni parce qu’elle l’a négligé. Simplement parce qu’elle est groenlandaise, qu’elle parle sa langue maternelle à sa fille, et qu’elle élève son enfant selon les méthodes de sa culture – une culture qui a survécu pendant des millénaires dans l’Arctique.
Le test, lui, n’a aucune place pour ces subtilités.
Il y a des images. Des visages. On vous demande d’identifier les émotions. Mais pour Aputsiaq, ce qui représente « la tristesse » pour un Danois peut signifier « la concentration » dans sa culture. Ce qui est perçu comme « l’indiscipline » chez les enfants inuits est simplement la liberté de mouvement qu’exige l’apprentissage dans l’Arctique. Il n’existe pas une « bonne réponse » et une « mauvaise réponse » – il existe simplement une réponse danoise et des réponses déficientes.
Puis vient la simulation. On lui demande de prendre soin d’une poupée qui représente un enfant. Aputsiaq, instinctivement, chante une berceuse en groenlandais. C’est un geste d’amour absolu. Mais derrière la vitre sans tain, la psychologue griffe une note : « absence d’utilisation de la langue danoise avec l’enfant ». Aputsiaq change de registre, tente maladroitement le danois. Mais sa voix est hésitante, son accent perceptible. La logopède écrit : « apprendre le danois est prioritaire pour l’intégration ».
Remarquez l’impeccable logique du pouvoir invisible ici. On ne lui dit jamais : « Vous devez renoncer à votre langue. » On dit simplement que le danois est « prioritaire ». On dit qu’elle montre trop de tendresse (jugée comme « trop permissive »). On dit qu’elle ne fournit pas un environnement assez structuré. Et chacun de ces critères – conçus, rappelons-le, par des fonctionnaires danois pour évaluer la parentalité à la danoise – devient une occasion de noter son insuffisance.
Le résultat final ? Un rapport qui conclut : « Risque élevé d’incompétence parentale. » Et une conséquence pratique : « Votre bébé pourra être retiré dès la naissance. »
Le roman ne nous épargne aucun détail de cette humiliation bureaucratique. Et c’est crucial. Parce que si le récit se contentait de nous expliquer que « le système est injuste », nous pourrions aisément le rejeter. Mais, en nous montrant, scène après scène, comment chaque geste, chaque parole, chaque manifestation de sa culture est transformée en preuve de son incompétence, Gustau nous force à sentir l’injustice. Pas seulement à la comprendre intellectuellement, mais à la ressentir viscéralement.
Et voilà comment fonctionne réellement le pouvoir invisible : non pas par la menace explicite, mais par le déploiement d’une machinerie administrative qui transforme la différence en déficience.
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Mais il y a quelque chose de plus profond que le simple dysfonctionnement bureaucratique. Et c’est ce que Bernard Gustau, dans sa recherche minutieuse, a compris : le test FKU n’existe pas dans le vide. Il est le rejeton d’une longue histoire de rapports coloniaux entre le Danemark et le Groenland.
Le Danemark contrôle le Groenland depuis 1953 (officiellement une « province autonome », mais c’est une autonomie relative). Et depuis le début, la logique a été la même : assimiler. Transformer les indigènes inuits en « vrais Danois ». Pas par la force, mais par l’éducation, la langue, la culture.
L’auteur nous montre cela à travers le personnage de Laila Bertelsen, une avocate engagée qui se bat pour les droits des familles groenlandaises. Elle explique à Aputsiaq l’histoire des « Småd Danskere » – les « Petits Danois ». En 1951, le Danemark a lancé une expérience sociale troublante : cent enfants inuits, sélectionnés pour leurs « aptitudes », ont été envoyés au Danemark. L’objectif officiel ? Une « meilleure éducation ». L’objectif réel ? « Civiliser » une nouvelle génération.
Bernard Gustau, qui a effectué la recherche historique nécessaire, nous montre les photos en noir et blanc : les enfants alignés comme à l’école, vêtus de blouses blanches, leurs cheveux noirs soigneusement coiffés à la danoise. On leur a interdit de parler leur langue. On a promis à leurs parents une transformation sociale spectaculaire.
Beaucoup n’ont jamais revu leurs familles. Ceux qui sont revenus au Groenland ? Étrangers à leur propre peuple. Ayant perdu leur langue, leurs traditions, leur place dans la société inuite.
Cela s’appelle – et l’auteur n’hésite pas à utiliser le terme – un génocide culturel.
Et voici le lien crucial que le roman établit : le test FKU d’aujourd’hui est la continuation lissée, modernisée, scientifiquement justifiée de cette politique d’assimilation forcée des années 1950. Le test n’existe pas pour évaluer la capacité parentale universelle. Il existe pour évaluer la conformité à un modèle de parentalité danoise. Et toute déviation – notamment le refus d’accepter que votre enfant perde sa langue maternelle – devient pathologisée.
Aputsiaq découvre rapidement que son « incompétence » selon le test n’est en réalité que sa « différence culturelle ». Et chaque indication dans le rapport confirme ce doute :
- « Approche éducative trop permissive » (comprendre : elle écoute son enfant et explique au lieu de commander)
- « Difficultés dans la communication en langue danoise » (comprendre : elle parle groenlandais à sa fille)
- « Risque élevé de carences éducatives » (comprendre : elle transmet sa culture et ses traditions au lieu de renier son héritage)
Tout cela est présenté avec le langage froid de la science. Rationalisé. Justifié au nom du « bien de l’enfant ». Mais regardez attentivement le mécanisme : personne ne dit explicitement « nous voulons assimiler votre enfant ». Le système le fait simplement. Via des tests. Via des rapports. Via des « procédures obligatoires » que vous ne pouvez pas refuser sans risquer de perdre votre enfant de manière permanente.
C’est le pouvoir invisible dans sa forme la plus insidieuse : celle qui prétend sauver l’enfant tout en détruisant méthodiquement son identité.
Le piège de la bonne intention : quand les oppresseurs ne savent pas qu’ils oppriment
Voici une vérité inconfortable que le roman expose avec finesse : les systèmes oppressifs n’existent que parce que des millions de gens ordinaires les font fonctionner. Et la plupart de ces gens croient sincèrement faire le bien.
Pensez aux psychologues qui conçoivent le test FKU. Ils ne se voient probablement pas comme des agents de destruction culturelle. Pour eux, c’est un test « scientifique ». « Objectif ». Basé sur des études comportementales. Sur la psychologie du développement de l’enfant. Comment pourraient-ils imaginer que ce test, par sa simple existence et sa structure, prédétermine que seuls les parents danois (ou les parents suffisamment « danois ») peuvent le réussir ?
Ou pensez aux assistantes sociales qui visitent Aputsiaq. Elles aussi croient qu’elles protègent l’enfant. Elles aussi appliquent « les procédures ». Elles aussi croient sincèrement que l’assimilation culturelle est pour le bien de l’enfant.
L’auteur nous montre cela avec le personnage d’Anna, une collègue danoise d’Aputsiaq qui tente de l’aider. Elle l’encourage à « suivre les procédures ». À « parler davantage danois avec Siku ». À « s’adapter au système ». Et elle le fait dans les meilleures intentions. Elle veut aider son amie. Elle veut que son amie réussisse dans ce nouveau système danois. Elle ne voit pas – ou refuse de voir – qu’elle l’encourage à trahir son héritage. Qu’elle participe à l’assimilation forcée d’une enfant inuite.
Et c’est là la plus grande perversité du pouvoir invisible : il fonctionne précisément parce que ceux qui le perpétuent le croient juste. Parce qu’ils ont internalisé, sans même le savoir, l’idée que le danois est supérieur au groenlandais. Que la culture danoise est la « civilisation » et que la culture inuite est, au mieux, un folklore pittoresque. Parce qu’ils ne voient même pas leur propre biais.
Mais il y a aussi quelque chose de plus troublant encore : à certains moments du roman, Aputsiaq elle-même commence à intérioriser ces jugements. Elle se demande si elle est vraiment une « bonne mère ». Elle s’efforce de parler danois, même quand cela crève le cœur. Elle essaie de plaire aux examinateurs. Elle se soumet, progressivement, aux normes du système.
Et c’est le moment où le pouvoir invisible triomphe complètement. Non pas quand la victime est forcée extérieurement à obéir, mais quand elle commence à croire qu’elle mérite ce traitement. Quand elle commence à se croire coupable. Quand elle commence à vouloir se « corriger » pour se conformer aux attentes du système.
Le roman capture cette spirale psychologique avec une précision douloureuse. Et en le faisant, il nous montre comment le pouvoir invisible s’enracine, non seulement dans les structures externes, mais aussi dans les esprits de ceux qu’il opprime.
Quand les oppressions se croisent : l’intersectionnalité en action
Mais attendez. Le cas d’Aputsiaq n’est jamais juste un problème de discrimination culturelle contre les Inuits. C’est aussi un problème de classe. De sexe. De statut d’étrangère. Ces formes d’oppression ne s’ajoutent pas simplement les unes aux autres – elles se multiplient, créant une vulnérabilité exponentielle.
Qui est Aputsiaq, d’ailleurs ? Une femme seule. Une mère célibataire. Une veuve qui a perdu son mari dans un accident. Elle doit survivre dans un pays étranger avec 43 couronnes danoises en poche (quelques euros). Elle fait du nettoyage d’hôpital pour l’équivalent de 15 euros de l’heure, onze heures par jour, six jours par semaine. Elle ne parle pas le danois couramment – elle le comprend mais avec un accent perceptible. Et pourtant, elle ose revendiquer le droit de transmettre sa culture à ses enfants. Elle ose vouloir que sa fille apprenne le groenlandais en plus du danois.
Or, Bernard Gustau dépeint magistralement comment chacun de ces facteurs – le sexe, la classe, l’origine étrangère, le manque de maîtrise linguistique – se croisent pour la rendre vulnérable de manière exponentielle au système de jugement.
Imaginez un homme riche et danois dans la même situation. Ou une femme riche et danoise. S’ils échouaient un test FKU, auraient-ils un suivi administratif aussi étroit ? Auraient-ils le risque réel de voir leurs enfants placés en famille d’accueil ? Probablement pas. Mais une femme inuite pauvre qui parle groenlandais ? Elle échoue sur tous les fronts à la fois.
Et voici ce que l’auteur montre implicitement (et ce que les théoriciens appellent intersectionnalité) : les formes de pouvoir invisible ne fonctionnent jamais isolément. Elles se croisent. Elles s’amplifient mutuellement. Un peu comme des lentilles qui se superposent, concentrant une lumière aveuglante sur un seul point.
Aputsiaq n’est pas juste opprimée en tant que femme. Elle est opprimée en tant que femme pauvre, en tant que femme inuite, en tant qu’immigrée qui ne parle pas couramment la langue du pays, en tant que mère célibataire qui n’a pas les réseaux professionnels qu’une Danoise aurait. Chacun de ces axes d’oppression est simultanément à l’œuvre, les renforçant mutuellement.
C’est ce qui rend son histoire si importante – et si politique. Parce que le combat d’Aputsiaq n’est pas un combat individualiste pour ses droits parentaux. C’est un combat qui expose les structures systémiques d’un pays entier.
Et le texte capture cela non pas par des explications théoriques (bien qu’il en fasse occasionnellement usage), mais par la vie quotidienne intime d’Aputsiaq. Par la manière dont chaque geste, chaque parole, chaque décision est analysée, jugée, trouvée insuffisante à travers plusieurs filtres simultanément. Par la manière dont elle doit constamment se surveiller, adapter ses comportements, nier ses instincts naturels pour essayer de passer les tests que la société lui impose.
La puissance de la narration : pourquoi le roman compte !
Et nous arrivons finalement au point peut-être le plus important : pourquoi « Le Combat d’Aputsiaq » compte. Pourquoi un roman, dans un monde saturé d’articles de journal et de rapports d’ONG, est une arme politique plus efficace que nous ne le pensons généralement.
Car la littérature – le roman – est l’un des rares espaces où le pouvoir invisible peut être rendu visible, tangible, inévitable. Pas par des explications théoriques abstraites (bien que l’auteur s’en serve aussi, notamment dans les conversations avec Laila, son guide historique et politique). Mais par l’expérience incarnée du personnage.
Quand vous lisez le passage où Aputsiaq reçoit l’appel téléphonique fatidique du service social – « Madame Aputsiaq, votre score indique un risque élevé d’incompétence parentale. Votre bébé pourra être retiré dès la naissance » – vous ne lisez pas un article de journal sur le génocide culturel au Danemark. Vous ressentez ce qu’est le génocide culturel. Vous sentez la panique qui étouffe. Vous sentez l’injustice qui paralyse. Vous sentez votre propre cœur se déchirer avec celui d’Aputsiaq.
Et c’est cela qui rend « Le Combat d’Aputsiaq » irremplaçable. Le roman transforme une statistique froide en une vie palpitante. Il transforme un « score FKU insuffisant » en une mère dont les mains tremblent en remplissant un formulaire. Il transforme le concept abstrait d’ « assimilation forcée » en la scène crue où Siku revient de la maternelle et dit : « Anaana, pourquoi ils rient quand je parle notre langue ? »
Cette transformation du théorique en émotionnel, du conceptuel en sensible, c’est ce qui donne au roman son pouvoir politique réel.
Bernard Gustau, en tant qu’auteur, a clairement compris cela. Il a effectué la recherche. Il a étudié l’histoire des Småd Danskere. Il a compris les mécanismes du système danois d’évaluation parentale. Il connaît la vie arctique, l’importance de la transmission culturelle, les pratiques parentales inuites. Mais au lieu de nous présenter tout cela sous la forme d’un essai académique ou d’un reportage journalistique, il en a fait une narration vivante.
Le résultat est un roman qui ne vous permet pas de rester confortable dans votre ignorance. Vous ne pouvez pas lire ce livre et penser : « C’est triste, mais ça ne me concerne pas ». Parce que le texte vous force à vivre, au fil des pages, à l’intérieur de la peau d’une femme que le système essaie de briser. Et une fois que vous avez été à l’intérieur de cette peau, vous ne pouvez plus prétendre que c’est juste un « problème administratif » ou une « question de politique sociale ».
C’est un acte de résistance. Et c’est exactement ce qui donne au roman sa valeur, bien au-delà de la simple narration littéraire.
Quand le silence devient politique.
Avançons vers la conclusion. Parce que tout cela revient à une question simple mais fondamentale : qu’est-ce que Bernard Gustau espère que nous comprenions en lisant « Le Combat d’Aputsiaq » ?
D’abord, ceci : le pouvoir invisible fonctionne en silence parce que le silence est sa plus grande arme. Personne n’a besoin de crier quand les structures le font. Personne n’a besoin de menacer ouvertement quand le système menace silencieusement via des tests et des rapports. Personne n’a besoin de tirer une balle quand l’assimilation forcée tue déjà – lentement, bureaucratiquement, avec le sourire.
Ensuite, ceci : la différence n’est jamais neutre dans une société hiérarchisée. Le simple fait de parler groenlandais au lieu de danois, de chanter une berceuse inuite au lieu d’une chanson danoise, de valoriser la transmission culturelle, tout cela devient immédiatement suspect, pathologisé, transformé en preuve d’incompétence.
Et finalement, et peut-être plus important encore : le roman nous montre que la résistance au pouvoir invisible ne commence pas par renverser les structures (ce qui serait une tâche surhumaine pour un individu seul). Elle commence par nommer. Par raconter. Par transformer la douleur personnelle en histoire politique.
Parce qu’une fois qu’on a nommé le silence, le silence se brise. Et c’est à partir de ce moment que le changement devient possible.
Conclusion : nommer l’invisible pour commencer à le transformer
« Le Combat d’Aputsiaq » nous force à écouter le silence que nous avons accepté comme normal. À reconnaître le pouvoir qui opère non pas dans les cris de colère, mais dans les sourires des fonctionnaires qui remplissent les formulaires. À comprendre que le plus grand danger pour une culture minoritaire ne vient pas des épées ou des armes, mais des tests psychologiques présentés comme objectifs. Qu’il ne vient pas de la menace explicite, mais de la « procédure obligatoire ».
Et c’est peut-être la contribution la plus importante du roman : il nous rappelle que nommer le pouvoir invisible, c’est le rendre visible. Et le rendre visible, c’est créer la possibilité de le combattre.
Le roman ne nous dit pas que la bataille sera facile. Aputsiaq souffre. Elle perd ses enfants momentanément. Elle doit fuir le Danemark. Mais elle ne se tait pas. Elle raconte. Elle lutte. Elle s’organise avec d’autres femmes dans la même situation. Elle transforme sa douleur en action collective.
Et c’est là le message final : tant que nous restons dans le silence, acceptant les structures comme « naturelles » ou « inévitables », le pouvoir invisible continue à opérer. Mais une fois que nous commençons à en parler, une fois que nous commençons à le nommer, le silence se fissure. Et les fissures, progressivement, peuvent se transformer en brèches.
« Le Combat d’Aputsiaq » est ce livre : celui qui crée les fissures. Et pour quiconque lit Bernard Gustau avec attention, le silence ne sera plus jamais le même.



