Féminisme autochtone et quête de justice par le droit
Il y a un moment dans l’histoire du droit où la question change de sens. Ce n’est plus « la loi est-elle juste ? » mais « qui le droit protège-t-il véritablement ? » C’est une question que Léa, avocate et sœur de deux hommes influents dans Le Silence des femmes perdues, pose non seulement à la justice canadienne, mais aussi à sa propre famille. Elle ne pose cette question avec douceur. Elle la pose comme une accusation.
Léa n’est pas un personnage secondaire. Elle est le catalyseur moral du roman, la femme qui sait que les procédures légales, les protocoles administratifs et les apparences de justice ne suffisent pas quand des vies autochtones disparaissent. Elle incarne un type d’avocat trop rare : celui qui comprend que le droit n’est jamais neutre, et que l’utiliser sans conscience devient complice du système même qu’il fallait combattre.
La position inconfortable de l’avocate proche des autochtones
Léa représente une réalité peu discutée dans les débats juridiques canadiens. Elle est une avocate proche des autochtones au sein d’un système de justice conçu pour l’exclure, et plus encore, conçu pour exclure les femmes qu’elle défend. Cette position n’est pas simplement inconfortable. Elle est structurellement impossible.
Pendant plus d’un siècle, la Loi sur les Indiens discriminait ouvertement les femmes autochtones. Une femme autochtone qui épousait un homme non autochtone perdait son statut d’Indienne et avec lui tous les droits associés. Elle ne pouvait plus vivre dans sa communauté. Elle ne pouvait plus participer à la vie politique ou sociale de son peuple. Elle perdait le droit d’élever ses enfants dans sa culture et sa langue. C’est une discrimination si profonde que le Canada a attendu jusqu’en 1985 pour la corriger officiellement.
Cette histoire de discrimination n’est pas de l’histoire ancienne. Elle est la toile de fond de chaque cas que Léa défend. Quand elle rencontre Romuald, le père de Natimi, elle ne représente pas simplement une victime supplémentaire. Elle représente une communauté qui a appris, par l’expérience répétée, que l’État canadien considère ses femmes comme jetables.
Les chiffres appuient cette intuition. Les femmes autochtones représentent environ quatre pour cent de la population canadienne. Pourtant, en 2015, elles représentaient vingt-quatre pour cent de toutes les victimes d’homicide au Canada. Les femmes autochtones sont douze fois plus à risque d’être assassinées ou de disparaître que les femmes non autochtones. Être femme et autochtone constitue un facteur de risque structurel.
Ce que Léa comprend, et ce que le système juridique canadien refuse toujours de pleinement reconnaître, c’est qu’il existe une combinaison de racisme et de sexisme qui crée une vulnérabilité particulière. Ce n’est pas du racisme tout seul. Ce n’est pas du sexisme tout seul. C’est l’intersection des deux, où chaque « isme » amplifie l’autre.
L’appel téléphonique
Quand la solidarité fraternelle devient action politique
Le moment où Léa appelle Lonan est le pivot émotionnel du roman. C’est une scène de drame relationnel, mais elle est aussi une scène de stratégie politique. Léa ne demande pas. Elle exige. Elle menace même de rendre l’affaire publique si pas de progrès en une semaine.
Ce qui est crucial, c’est que Léa comprend quelque chose que beaucoup d’avocats oublient : le droit seul ne suffit pas. L’accès au droit ne suffit pas. Les procédures légales ne suffisent pas. Il faut mobiliser d’autres ressources. Il faut faire du bruit.
Léa n’est pas une avocate isolée qui croit à la bonté du système et qui espère patiemment que la justice finisse par prévaloir. Elle sait que le système est corrompu. Elle le sait parce qu’elle a probablement défendu d’autres femmes autochtones avant Natimi. Elle le sait parce qu’elle a vu le système rejeter leurs cas, les ignorer, les réduire à des dossiers administratifs. Elle le sait parce qu’elle a vu des policiers, des procureurs et des juges traiter les femmes autochtones avec une indifférence que jamais ils ne montreraient envers une femme blanche de classe moyenne.
Ce n’est pas du cynisme. C’est de l’expérience. Et cette expérience enseigne à Léa une leçon que les universités de droit enseignent rarement : le droit est un outil politique. Son utilisation dépend de qui le tient et du pouvoir qu’il apporte.
C’est pourquoi Léa mobilise son frère. Ce n’est pas simplement un geste de famille. C’est une reconnaissance que Lonan, en tant que surintendant, a du pouvoir. Et Robert, en tant que responsable des affaires indiennes au gouvernement, en a aussi. Léa sait que la solidarité fraternelle peut être transformée en action institutionnelle. Elle utilise son lien familial comme une arme politique, et elle ne l’excuse pas.
L’avocate dans le système : Connaissance et limites
Le texte montre quelque chose que beaucoup de gens ne voient pas. Léa est une avocate réussie. Elle a du prestige. Elle a de l’influence. Et pourtant, elle ne peut pas juste déposer une plainte et attendre que le système fonctionne. Elle doit mobiliser sa famille. Elle doit faire des menaces. Elle doit utiliser des leviers en dehors du système juridique pour faire fonctionner le système juridique lui-même.
C’est un paradoxe profond. Léa a intégré un système qu’elle sait profondément injuste. Elle a étudié le droit, respecté les processus, obtenu son titre. Et tout cela ne suffisait pas pour obtenir justice pour ses clientes. Elle doit constamment fonctionner dans deux mondes à la fois : le monde de la loi formelle, et le monde de la politique réelle où le pouvoir opère.
Il y a une longue histoire d’avocates autochtones qui se retrouvent dans cette position. Elles ne sont pas nombreuses. Au Québec, par exemple, le Barreau a lancé une formation obligatoire de trois heures sur les « Droits et réalités autochtones » pour les avocats en 2018, reconnaissant implicitement que la grande majorité des avocats ne comprenaient rien aux réalités autochtones. Le Barreau a créé en 2023 un prix, le Mérite Justice autochtone, pour reconnaître le travail des avocates et avocats autochtones.
Ces initiatives, bien intentionnées, soulignent une réalité troublante : les avocates autochtones travaillent souvent isolées, confrontées à des collègues qui ne partagent pas leur compréhension des réalités coloniales et systémiques. Elles doivent traduire constamment, expliquer, éduquer. Elles doivent justifier pourquoi une affaire de femme autochtone disparue est urgente, alors que même un surintendant de police hésite d’abord.
La justice réparatrice et transformatrice : Au-delà du système
Ce que Léa cherche n’est pas simplement une condamnation. Elle cherche quelque chose de plus profond : une justice qui reconnaisse le système qui a produit le crime. Une justice transformatrice plutôt qu’une justice simplement punitive.
La justice réparatrice et transformatrice trouve ses racines dans les traditions autochtones d’Amérique du Nord. Elle n’a pas été importée d’une université nord-américaine. Elle existe depuis des siècles dans les pratiques de résolution de conflits des peuples autochtones. Mais elle a été oubliée, supprimée, remplacée par le système de justice pénale colonial.
Ce qui distingue la justice transformatrice de la justice réparatrice simple, c’est qu’elle refuse de traiter le crime comme un incident isolé. Elle l’ancre dans les systèmes de domination qui l’ont rendu possible. Elle demande : comment ce crime a-t-il pu se produire dans ce contexte ? Quelles structures de pouvoir ont permis à des policiers de violer et d’assassiner des femmes autochtones sans conséquences immédiates ?
Léa le sait. Elle sait qu’une vraie justice ne serait pas seulement l’emprisonnement des deux policiers responsables. Une vraie justice exigerait une reconnaissance de la façon dont l’institution policière elle-même, avec ses histoires de discrimination systémique et ses structures d’impunité, a créé l’environnement où ces crimes ont pu se produire.
C’est pour cela que Léa menace d’aller public. Ce n’est pas une tactique de marchandage. C’est une reconnaissance que la justice transformatrice ne peut pas se faire en chambre, dans les bureaux privés des procureurs. Elle doit être publique. Elle doit être visible. Elle doit permettre à la communauté de témoigner de sa douleur, de ses réalités, de sa résistance.
L’intersectionnalité
Quand le genre rencontre la race
Léa incarne quelque chose que le droit formel refuse encore de pleinement reconnaître : l’intersectionnalité. Elle n’est pas juste une avocate. Elle n’est pas juste une femme. Elle est une avocate qui connait très bien le monde autochtone, ce qui signifie qu’elle navigue un triple système d’exclusion : elle est femme (historiquement exclue de la profession juridique), elle est proche des autochtones, et elle défend d’autres femmes autochtones (doublement marginalisées).
Jusqu’au vingtième siècle, les femmes étaient complètement exclues des professions juridiques au Canada. Avant 1950, moins de cinq pour cent des avocats au Canada étaient des femmes. Les lois, les institutions et les procédures ont donc été pensées entièrement à partir de normes masculines. Cette empreinte persiste. Les femmes qui entrent en contact avec le système juridique, qu’elles soient accusées ou victimes, se voient jugées non seulement sur leurs actes, mais aussi sur la façon dont elles se conforment ou ne se conforment pas aux rôles sociaux attendus des femmes.
Pour les femmes autochtones, cette charge est multipliée. Elles portent l’héritage du colonialisme. Elles portent aussi l’histoire d’une Loi sur les Indiens qui les punissait pour avoir épousé un homme non autochtone. Elles portent la réalité d’une surreprésentation alarmante dans le système carcéral fédéral : bien qu’elles ne représentent que cinq pour cent de la population féminine canadienne, elles constituent près de cinquante pour cent de la population féminine incarcérée sous responsabilité fédérale.
Quand Léa défend une femme autochtone, elle doit naviguer tous ces systèmes de discrimination. Elle doit montrer comment le droit formel, qui prétend être neutre et égal, perpétue en fait ces hiérarchies. Elle doit faire le travail que les universités de droit ne font pas : l’éducation.
La mobilisation médiatique
Quand la parole devient arme
Ce qui distingue Léa de beaucoup d’avocates, c’est qu’elle comprend que le droit n’existe pas seulement dans les salles de tribunal. Le droit existe aussi dans l’espace public. La menace de Léa de rendre l’affaire publique n’est pas une menace vide. C’est une reconnaissance que le système de justice, dans tous ses défauts, fonctionne au moins partiellement en réaction à l’opinion publique.
Quand une affaire devient publique, quand elle devient un scandale, les institutions bureaucratiques se sentent obligées de réagir. Elles peuvent ignorer une plainte d’un père autochtone isolé. Mais elles ne peuvent pas ignorer les médias. Elles ne peuvent pas ignorer l’indignation publique.
Léa le sait. C’est pourquoi elle utilise cette menace comme un levier. Elle ne cherche pas à contourner le système. Elle cherche à le forcer à fonctionner de manière à produire la justice qu’il prétend être capable de produire.
Il y a une longue histoire de femmes autochtones qui ont utilisé cette stratégie. Elles se sont organisées, elles ont pris la parole publiquement, elles ont créé des « Tribunaux de Conscience » pour documenter les violences que le système judiciaire officiel refusait de reconnaître. Elles ont compris que la justice ne vient pas d’en haut. Elle doit être revendiquée, construite, créée par le bas.
Le travail pédagogique caché
Ce que Bernard Gustau montre, c’est que Léa fait un travail de formation constant. Elle doit expliquer à Romuald, au père de Natimi, comment fonctionne le système juridique. Elle doit lui dire qu’il n’y a pas de procédure simple qui va faire apparaître sa fille vivante. Elle doit lui préparer à la réalité d’une enquête qui avance lentement, d’un système qui traite sa fille comme un dossier plutôt que comme une personne.
C’est un travail émotionnel et intellectuel intense. C’est aussi un travail politiquement important. Chaque famille qu’elle éduque, c’est une famille qui comprend mieux son propre pouvoir et ses propres limitations face au système. C’est une famille qui comprend que l’attente passive ne fonctionne pas, qu’il faut mobilisation active.
Léa représente en cela une tradition d’avocates autochtones qui opèrent comme des éducatrices sociales autant que comme des avocates. Elles « circulent » entre le système de justice autochtone et le système de justice étatique, construisant des « ponts » entre ces deux mondes. Elles ne croient pas que le système peut être réformé simplement de l’intérieur. Elles savent qu’il doit être constamment pressé, défié, exigé de produire la justice qu’il prétend incarner.
L’héritage de la discrimination dans le droit
Léa porte aussi l’héritage des avocates autochtones qui l’ont précédée. Des avocates qui ont dû se battre non seulement pour les droits de leurs clientes, mais aussi pour leur propre reconnaissance en tant qu’avocates. Des avocates qui ont dû faire l’éducation des juges, des procureurs et des policiers sur ce que signifie être femme et autochtone.
Cette histoire n’est pas simplement un contexte. Elle façonne la façon dont Léa travaille. Elle l’a probablement enseignée que le droit formel est insuffisant, que les procédures seules ne suffisent pas, qu’il faut toujours quelque chose de plus : du courage, de la créativité, une capacité à déranger le système plutôt que de le servir poliment.
Conclusion : L’avocate en tant que figure politique
Léa n’est pas une avocate qui croit à l’impartialité du droit. Elle est une avocate qui comprend que le droit est un champ de bataille politique. Elle utilise le droit comme un outil, mais elle sait aussi que ce n’est qu’un outil parmi d’autres. Elle utilise la famille, les médias, la menace, l’indignation morale.
Ce que Le Silence des femmes perdues montre, à travers le personnage de Léa, c’est que la justice véritable pour les femmes autochtones ne peut pas venir simplement des salles de tribunal. Elle doit être revendiquée, construite, impulsée par des avocates comme Léa qui refusent d’accepter l’indifférence institutionnelle.
Léa incarne une vision féministe autochtone de la justice : une justice qui reconnaît les systèmes de domination, qui refuse la complaisance, et qui insiste que chaque vie autochtone compte, même quand le système lui-même fait tout pour les oublier.


