Roman : Le Sang des Tourbières

Le paléo-écologue Michel Trevain découvre, lors d’un carottage dans la tourbière du Lac du Lait en Vanoise, le corps d’une femme étrangement préservée : Éléonore Fortin, une historienne amateure morte récemment, mais enfouie sous trois mètres de tourbe millénaire. Strangulée, vêtue de matériel moderne, elle porte dans sa bouche une lire sarde de 1827.

La capitaine Marion Duval et le capitaine Marc Vianney mènent l’enquête et découvrent une lignée criminelle vieille de 150 ans. Camille Dubourg est l’exécutant des rituels ; Antoine Deperraz, historien manipulateur, en est le commanditaire intellectuel. Seize femmes ont disparu entre 2005 et 2024. Une victime, Geraldine Maillet, est sauvée de justesse.

Le roman nous conduit vers une menace persistante : le cycle pourrait-il continuer ?

Un polar alpin haletant où science, histoire et mythes de montagne se mêlent dans une traque entre glaciers, grottes et secrets enfouis.

Résumé long

Dans les montagnes de la Vanoise, certains secrets ne meurent jamais. Ils attendent, enfouis sous la neige, prisonniers des eaux noires, conservés dans une terre qui semble avoir suspendu le temps. Jusqu’au jour où une sonde scientifique vient déchirer le silence. Et où ce que les hommes espéraient abandonner à l’oubli revient réclamer une place parmi les vivants.

À deux mille quatre cents mètres d’altitude, Michel Trevain ne cherche pourtant aucun mystère criminel. Paléo-écologue passionné, il explore les profondeurs de la tourbière du Lac du Lait avec Sophie, sa doctorante. Pour lui, chaque prélèvement raconte une époque, chaque strate conserve une parcelle de mémoire. Mais dans le brouillard qui efface les sommets, son carottier rencontre une résistance inhabituelle. Ce qui remonte de la vase n’est ni une racine ni une pierre. C’est un fragment de corps humain.

Bientôt, un visage apparaît. Celui d’une femme étrangement préservée, dont la présence semble défier toutes les certitudes. À cette profondeur, Michel s’attendrait à découvrir une trace très ancienne. Pourtant, la morte porte des vêtements techniques et des lunettes de montagne modernes. Un gilet de sauvetage orange ajoute à l’horreur une absurdité presque insoutenable. Qui aurait équipé une femme pour flotter avant de l’enfouir dans une tombe liquide ? Qui aurait pris le temps de dissimuler ainsi son crime ?

La découverte bouleverse le scientifique. Derrière l’énigme qui fascine son esprit, une évidence s’impose : cette femme avait un nom, une existence, peut-être des proches qui l’attendent encore. Désormais, impossible de considérer la tourbière comme une simple archive naturelle. Quelqu’un s’en est servi. Quelqu’un connaissait assez intimement ses propriétés pour transformer la montagne en conservatoire de la mort.

Lorsque la capitaine Marion Duval arrive sur les lieux, elle n’a aucune intention de céder au vertige des apparences. Exigeante, déterminée, peu disposée aux spéculations, elle cherche des faits. À ses côtés, Marc Vianney apporte sa solidité, son expérience du terrain et cette connaissance instinctive des hauteurs que les procédures ne remplacent jamais. Ensemble, ils doivent rendre une identité à la victime, comprendre son dernier trajet et retrouver celui qui l’a condamnée au silence.

Mais le corps livre bientôt des indices qui dérangent davantage qu’ils n’éclairent. Une ligature végétale. Une posture imposée avec une précision effrayante. Une monnaie ancienne placée dans la bouche. Des graines qui orientent les recherches vers un passé lointain. Rien ne semble abandonné au hasard. Chaque détail pourrait appartenir à une cérémonie, chaque objet répondre à une intention. Le meurtrier aurait-il composé son crime comme on écrit un message ? Et surtout, à qui ce message était-il destiné ?

La victime s’appelle Éléonore Fortin. Institutrice à Modane, amoureuse de la montagne, elle s’intéressait aussi à son histoire. Derrière le portrait d’une jeune femme discrète se dessine progressivement une curiosité opiniâtre. Éléonore lisait, cherchait, rapprochait des documents. Elle voulait comprendre ce que les cartes actuelles et les récits officiels ne racontaient plus. Ses recherches auraient-elles rencontré un secret trop dangereux pour être révélé ?

Pour avancer, Marion et Marc doivent quitter les évidences du présent. Leur enquête les entraîne dans les archives, parmi les monnaies anciennes, les traditions alpines et les chemins disparus. Julien Arnaud, spécialiste de l’histoire locale et des rites anciens, devient un interlocuteur essentiel. Son savoir ouvre des perspectives troublantes. Les gestes relevés sur le corps évoquent des pratiques sacrificielles. Quelqu’un aurait-il tenté de faire revivre une croyance oubliée ?

Arnaud sait lire les traces que les autres négligent. Mais son érudition inspire autant la fascination que la méfiance. À mesure qu’il explique les symboles, une autre question prend forme : jusqu’où connaît-il réellement ceux qui s’en réclament ? Dans cette affaire, les silences pèsent parfois davantage que les aveux. Et celui qui détient une partie de la vérité ne la livre pas nécessairement pour les bonnes raisons.

Peu à peu, la géographie change de sens. Les cols ne sont plus seulement des passages, les refuges ne sont plus seulement des abris. D’anciennes voies de commerce et de contrebande dessinent un réseau parallèle, invisible à ceux qui restent sur les routes modernes. Là où les enquêteurs voient des distances et des obstacles, leur adversaire semble connaître des raccourcis, des cachettes, des issues. Pour le rejoindre, il faudra apprendre à regarder autrement.

Puis d’autres disparitions ressurgissent. Des femmes parties marcher, travailler ou chercher dans les Alpes. Des existences interrompues dont les dossiers, longtemps séparés, commencent à se répondre. Ce qui ressemblait à un crime isolé prend une ampleur terrifiante. Combien de drames ont été attribués aux dangers de la montagne ? Combien de familles vivent encore avec une absence inexpliquée ? Et combien de preuves reposent à quelques pas de sentiers fréquentés par des promeneurs insouciants ?

Dans les marges de ce territoire apparaît une communauté néopaïenne, attachée à une vision sacrée des sommets. Des cérémonies, des paroles de purification, une fascination pour les puissances anciennes brouille les repères. Camille Dubourg attire les soupçons. Mais reconnaître un visage ne suffit pas à comprendre un système. Derrière les croyances affichées, les enquêteurs doivent distinguer la ferveur, l’emprise et la responsabilité. Qui croit ? Qui obéit ? Qui décide ?

La traque devient alors une lutte contre un adversaire qui connaît le terrain et semble anticiper chaque mouvement. Les opérations se heurtent aux galeries oubliées, aux passages impraticables, aux messages provocateurs. La montagne protège les fugitifs aussi sûrement qu’elle épuise ceux qui les poursuivent. Le brouillard supprime les distances, la neige efface les traces, le froid ralentit les gestes. À chaque avancée, Marion comprend que la force ne suffira pas. Il lui faudra de la lucidité, de l’audace et une confiance qu’elle n’accorde pas facilement.

Car cette enquête ne menace pas seulement ses certitudes professionnelles. Elle ébranle aussi les défenses derrière lesquelles elle a organisé sa vie. Habituée à tenir, commander, encaisser, Marion découvre auprès de Marc une présence qui ne lui demande pas d’être invulnérable. Un geste, une attention, quelques mots suffisent à déplacer la frontière entre collègues et complices. Tandis que l’horreur les rapproche, un sentiment longtemps contenu trouve enfin son chemin.

Cette relation donne à la poursuite une intensité nouvelle. Sauver les autres demeure leur mission ; ne pas se perdre devient une nécessité intime. Entre deux départs, dans les rares instants arrachés à l’urgence, ils entrevoient une vie qui ne serait pas entièrement consacrée aux morts. Mais comment laisser naître un avenir quand une nouvelle disparition menace de tout emporter ?

Lorsqu’une jeune femme manque à son tour à l’appel, l’enquête bascule dans une course contre le temps. Il ne s’agit plus seulement d’identifier des victimes ou de reconstituer un rituel. Quelque part dans les hauteurs, une vie peut encore être sauvée. Les recherches conduisent vers les fissures du calcaire, les profondeurs souterraines et les refuges battus par la tempête. Chaque minute compte. Chaque décision peut ouvrir une issue ou refermer un piège.

Le roman avance ainsi entre deux abîmes : celui des gouffres où disparaissent les corps et celui des convictions capables d’effacer toute compassion. Les indices matériels restent indispensables, mais ils ne disent pas tout de ceux qui les ont laissés. Derrière une monnaie, un carnet ou une carte, il y a des choix, des fidélités, des renoncements. Et derrière les discours qui invoquent la terre, les ancêtres ou la transmission, il y a toujours des êtres humains dont il faut mesurer la part de mensonge. Marion devra démêler ces fils sans accepter que la grandeur des paysages serve d’excuse à la cruauté des hommes.

Avec Le Sang des Tourbières, Bernard Gustau entraîne le lecteur dans un polar où l’exploration des paysages rejoint celle des consciences. La science affronte le fanatisme, la mémoire nourrit les obsessions, et l’amour oppose sa chaleur à une violence qui prétend se justifier par le sacré. Sous la beauté des cimes, une question devient obsédante : que cache encore la montagne ?