Les mécanismes qui font que les disparitions de femmes autochtones sont traitées avec moins d’urgence.
Imaginez téléphoner à la police pour signaler que votre fille a disparu et qu’on vous répond que vous devez attendre quarante-huit heures avant que quoi que ce soit ne soit fait. Imaginez entendre le policier dire que sa disparition n’est probablement qu’une fugue. Imaginez finir par distribuer vous-même les avis de recherche que la police refusait de produire. C’est ce qui est arrivé à la famille de Felicia Solomon, une jeune fille autochtone de seize ans qui a disparu de Winnipeg en 2003. C’est ce qui arrive à des centaines de familles autochtones au Canada chaque année.
Ce qu’il y a de particulièrement troublant dans cette histoire, c’est qu’elle n’est pas unique. Elle n’est pas une anomalie. Elle est le symptôme d’un système beaucoup plus large et beaucoup plus sinistre : un système où la couleur de peau et l’identité autochtone d’une femme déterminent à l’avance le niveau d’urgence avec lequel son cas sera traité. Ce qui semble être une simple inertie bureaucratique, des retards administratifs, un manque de ressources, est en fait un mécanisme très sophistiqué de marginalisation, alimenté par des biais raciaux et sexistes profondément enracinés dans les institutions policières canadiennes.
Le Silence des femmes perdues de Bernard Gustau met en lumière ces mécanismes avec une précision remarquable. À travers le personnage du Sergeant Morton et la lenteur initiale de l’enquête sur Natimi et Asha, l’auteur montre comment les institutions policières fonctionnent moins comme des entités cherchant activement la vérité, et plus comme des machines bureaucratiques qui, par défaut, ne se mettent en mouvement que contraintes par une force externe suffisamment puissante.
L’invisibilité statistique comme première cause d’inertie
Pour comprendre pourquoi les disparitions de femmes autochtones ne reçoivent pas la même urgence que celles de femmes non autochtones, il faut d’abord comprendre comment ces cas ne deviennent pas des statistiques officielles. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est en fait le premier et le plus puissant mécanisme de marginalisation : si vous ne comptez pas, vous n’avez pas d’importance.
La police canadienne, lorsqu’elle enregistre les crimes et les disparitions dans sa base de données nationale, ne note pas systématiquement si la personne disparue ou victime est autochtone. C’est un simple choix administratif, une case qu’on ne coche pas, un champ qu’on laisse vide. Mais ce choix a des conséquences énormes. En 2000, dans onze pour cent des cas d’homicides, la police canadienne n’avait pas précisé dans ses registres si la victime était ou non autochtone. Cela signifie que pendant plus d’une décennie, il était statistiquement impossible de savoir si les femmes autochtones étaient surreprésentées parmi les victimes d’homicide. Il était impossible de plaider pour des ressources supplémentaires. Il était impossible de demander des comptes à la police. Comment exiger une action urgente pour un problème qui n’existe pas statistiquement ?
Ce qui rend cela encore plus troublant, c’est que les chiffres manquants sont intentionnels. Ou plus précisément, le manque de données n’est jamais un accident. Il est le résultat direct d’un manque d’intérêt institutionnel. L’Association des femmes autochtones du Canada, qui s’est lancée dans un travail gigantesque de constitution d’une banque de données sur les femmes autochtones disparues et assassinées, affirme que la Gendarmerie royale du Canada énumère environ 1200 cas. Les communautés autochtones elles-mêmes, les chefs, et les activistes qui travaillent sur ce dossier depuis des années estiment que le chiffre réel se situe autour de 4000 cas. Cet écart de 3000 cas ne représente pas une question d’interprétation. Il représente une absence systématique d’intérêt policier.
Cette invisibilité statistique a un effet psychologique direct sur les institutions elles-mêmes. Si les données officielles ne montrent pas que les femmes autochtones disparaissent à des taux disproportionnés, alors pourquoi déployer des ressources supplémentaires ? Pourquoi créer des protocoles spécialisés ? Pourquoi entraîner les policiers à reconnaître ces cas comme urgents ? L’absence de données officialise l’absence d’urgence. C’est un cercle vicieux : pas de données, pas d’action. Pas d’action, pas de données.
La classification menteuse : comment les disparitions deviennent des fugues
Mais il y a une deuxième couche à ce mécanisme. Même quand une disparition est signalée à la police, le système a un moyen très efficace de la traiter : la classifier comme une fugue.
C’est un concept simple, mais dévastateur. Un policier reçoit un appel d’une mère qui dit que sa fille autochtone a disparu. Le policier demande quelques questions de base. La jeune fille a-t-elle des problèmes à la maison ? A-t-elle des antécédents de consommation de drogue ? A-t-elle déjà quitté la maison sans permission ? Et voilà : sur la base de ces questions, le policier conclut que c’est probablement une fugue. Il explique à la mère que la plupart des personnes disparues reviennent d’elles-mêmes. Il dit qu’il faut attendre quarante-huit heures avant de faire quoi que ce soit.
C’est un mensonge officiel. La police canadienne, elle-même, contredit ce mythe des quarante-huit heures. Aucun policier n’a jamais dit que la police devait attendre quarante-huit heures avant d’enquêter sur une disparition. C’est un mensonge que la police continue de raconter, notamment aux familles autochtones. Et ce mensonge fonctionne. Il ralentit les investigations critiques au cours des premières heures et des premiers jours où les chances de retrouver quelqu’un vivant sont les plus élevées.
Mais le mensonge va plus loin. La classification comme « fugue » s’appuie sur un stéréotype très spécifique : celui de la femme autochtone comme quelqu’un dont le « style de vie » est « à risque ». Ce qui signifie, dans le langage policier euphémisé, qu’elle consomme peut-être de la drogue, qu’elle travaille peut-être dans le commerce du sexe, qu’elle a peut-être des problèmes familiaux. Et donc, d’après ce raisonnement, quand elle disparaît, ce n’est pas vraiment une disparition suspecte. C’est juste une conséquence de son mode de vie. Elle reviendra probablement d’elle-même. Pas besoin d’enquête urgente. Pas besoin d’alerte médiatisée. Pas besoin de ressources spéciales.
Ce raisonnement est non seulement raciste. Il est scientifiquement faux. Les études montrent que les personnes qui disparaissent dans des circonstances suspectes ont besoin d’une intervention d’urgence dans les premières 24 à 72 heures. Mais plus important encore, ce raisonnement transforme les vulnérabilités socio-économiques en justifications pour l’inaction institutionnelle. Un policier peut dire, en toute bonne conscience apparente, qu’il traite toutes les disparitions de la même façon. Mais il ne les traite pas de la même façon. Il applique des critères d’évaluation des risques qui sont biaisés en défaveur des femmes autochtones.
Le cas de Felicia Solomon : quand la police confond attente avec justice
L’histoire de Felicia Solomon illustre précisément ce mécanisme. Le 25 mars 2003, cette jeune fille Crie de seize ans n’est pas rentrée chez elle après l’école. Sa famille a immédiatement contacté la police de Winnipeg. Le policier qui a enregistré la plainte a dit à la famille qu’il ne pouvait rien faire avant quarante-huit heures. C’était, clairement, un mensonge. Mais la famille ne le savait pas. Pourquoi le sauraient-ils ? La police disait que c’était la procédure.
Pendant ce temps, Felicia Solomon était morte. Ou en train de mourir. Les premières heures de sa disparition auraient pu être la différence entre la retrouver vivante et la retrouver morte. Elles se sont avérées être exactement cela.
La mère de Felicia, frustrée par l’inaction policière, a décidé de faire elle-même ce que la police refusait de faire. Elle a imprimé des avis de recherche. Elle les a distribués. C’est un citoyen, pas la police, qui a finalement alerté le public que cette jeune fille avait disparu.
En juin 2003, trois mois plus tard, des morceaux du corps de Felicia Solomon ont été découverts. Son meurtrier n’a jamais été retrouvé.
Ce qui est particulièrement révélateur dans cette affaire, c’est le commentaire de la famille : « Quand il arrive quelque chose à un autre enfant, qu’il soit blanc ou d’une autre race ou culture, la police fait tout ce qui est en son pouvoir. C’est totalement différent quand la personne disparue est indienne ».
Ce commentaire n’est pas une impression subjective. C’est une observation factuelle basée sur une expérience répétée. Les études et les commissions d’enquête confirment que ce traitement différentiel est systémique. La Commission d’enquête du Manitoba sur l’administration de la justice et les Autochtones a noté que la police a tendance à inculper et à incarcérer un plus grand nombre de personnes autochtones dans les mêmes circonstances où une personne blanche n’aurait peut-être même pas été arrêtée. Cette logique s’applique aussi aux enquêtes sur les disparitions. Ce qui est traité comme une urgence pour une jeune fille blanche de classe moyenne devient une routine bureaucratique lente pour une jeune fille autochtone.
La dépossession historique comme terreau du biais policier
Pour vraiment comprendre pourquoi ce biais existe, il faut remonter dans l’histoire. La méfiance que les communautés autochtones ont envers la police n’est pas irrationnelle. Elle est l’héritage direct d’une utilisation policière pour appliquer des politiques coloniales.
Pendant plus d’un siècle, la police a été utilisée pour arracher les enfants autochtones de leurs familles et les envoyer dans des pensionnats. La police a été utilisée pour imposer la Loi sur les Indiens, qui a dépossédé les femmes autochtones de leur statut et de leurs droits si elles osaient épouser un homme non autochtone. La police a été utilisée pour réprimer la résistance autochtone, pour contrôler les réserves, pour imposer une domination blanche.
Il en résulte une situation où beaucoup de personnes autochtones voient la police non pas comme une force de protection, mais comme une force d’oppression. Une mère autochtone a dit à un enquêteur qu’elle avait ordonné à son fils adolescent de ne jamais parler à un policier en son absence. Une mère de jeunes autochtones a déclaré redouter que ses enfants soient victimes de violences policières simplement en sortant le soir.
Cette méfiance a des conséquences directes sur les enquêtes. Les familles hésitent à faire confiance à la police. Elles hésitent à coopérer. Elles hésitent à donner des informations. Et la police, de son côté, interprète cette méfiance comme une confirmation de son biais : « Ces gens ne coopèrent pas. Ils ont probablement quelque chose à cacher. Ce cas n’est probablement pas grave ».
C’est un mécanisme de perpétuation du biais : le biais historique crée la méfiance, la méfiance rend la coopération plus difficile, la coopération difficile confirme le biais.
Le roman et l’inertie bureaucratique
C’est dans ce contexte que le Sergeant Morton du roman de Gustau entre en scène. Morton n’est pas un méchant homme. Il n’est pas un raciste explicite qui dit des choses offensantes aux femmes autochtones. Il est quelque chose de plus insidieux : il est un fonctionnaire qui fonctionne par inertie administrative. Il reçoit un rapport de disparition. Il l’enregistre. Peut-être qu’il prend un café. Peut-être qu’il remplit quelques formulaires. Mais il ne déploie pas une équipe de recherche urgente. Il ne mobilise pas les ressources. Il n’alerte pas les médias. Il attend.
Et puis arrive Lonan, le surintendant, qui lui demande des explications. Lonan, lui-même autochtone, voit immédiatement ce que Morton a manqué : l’urgence. Il voit que traiter cette disparition comme une routin bureaucratique est une faute morale. Il force l’action. Pas parce que la procédure a changé, mais parce qu’un supérieur hiérarchique a dit que cela importait.
C’est précisément le problème. L’action ne devrait pas dépendre de la présence d’un Lonan suffisamment déterminé pour bousculer le système. L’action devrait être la procédure par défaut. Mais elle ne l’est pas.
Le déni statistique de masse
Un dernier élément complète ce tableau systémique du biais : le déni statistique organisé.
Entre 1980 et 2012, selon la Gendarmerie royale du Canada, 1017 femmes autochtones ont été assassinées. Pendant ce temps, 164 autres ont été déclarées disparues au moment du rapport. Sur l’ensemble des cas, 225 demeuraient non résolus. Mais voici le problème : ces chiffres sont considérés par les communautés autochtones comme étant gravement sous-estimés. L’Association des femmes autochtones du Canada estime que le nombre réel de femmes autochtones disparues ou assassinées au cours des trente à quarante dernières années se situerait entre 500 et 1100 personnes.
Ces chiffres ne correspondent pas. Et ce n’est pas une question de comptage imprécis. C’est une question de qui compte et qui est compté. Quand une femme autochtone est trouvée morte de cirrhose du foie dans un logement insalubre, la police la classe-t-elle comme une mort naturelle, une mort accidentelle, ou une mort suspecte ? Dépend-elle de qui enquête ? Si l’enquête est superficielle, la mort peut être classée comme naturelle. Si l’enquête est approfondie, elle peut être reclassée comme suspecte—ou même comme meurtre si on découvre, par exemple, que quelqu’un l’a forcée à rester dans des conditions inhumaines.
Quand une jeune femme inuite est retrouvée pendue sous un balcon avec des circonstances suspectes, et que la police la classe comme suicide en deux jours seulement sans enquête appropriée, cela rentre-t-il dans les statistiques de meurtre ou de suicide ? Elle rentre dans les statistiques de suicide.
Les conséquences du silence
Ce qui est profondément troublant, c’est que tout ce système, l’invisibilité statistique, la classification menteuse en fugues, l’inertie bureaucratique, la méfiance historique, le déni organisé, fonctionne ensemble comme une machine parfaitement synchronisée. Chaque élément renforce les autres. Chaque élément rend plus facile l’étape suivante.
Le résultat est un phénomène que les policiers et les gouvernements peuvent nier tout en l’alimentant activement. Un policier peut sincèrement croire qu’il traite tous les cas de la même manière, tout en appliquant des critères d’évaluation des risques systématiquement biaisés contre les femmes autochtones. Un gouvernement peut sincèrement croire qu’il prend l’enjeu au sérieux, tout en refusant de constituer des bases de données complètes qui montreraient l’ampleur du problème.
Entre-temps, des femmes meurent. Des familles attendent. Des communautés s’effondrent sous le poids d’une perte répétée et d’une négligence institutionnelle répétée.
Le Silence des femmes perdues rend ce mécanisme visible. En montrant comment les institutions policières fonctionnent par inertie par défaut, comment les ressources ne sont déployées que quand quelqu’un d’influent, quelqu’un comme un surintendant autochtone ou une avocate avec des connexions politiques, force le système à agir, Gustau nous rappelle une vérité inconfortable : cette indifférence n’est pas un bug. C’est une caractéristique. Elle est intégrée dans le fonctionnement normal des institutions.
Et tant que nous n’aurons pas transformé fondamentalement ces institutions, pas juste en ajoutant quelques formations supplémentaires sur la sensibilité culturelle, pas juste en augmentant un peu les ressources, mais en changeant véritablement les protocoles par défaut, les bases de données, les critères d’urgence, les femmes autochtones continueront de disparaître dans un silence que les institutions maintiennent activement en prétendant qu’il n’existe pas.



