Disparitions de femmes autochtones au Canada

Quand l’indifférence institutionnelle devient criminelle

Lorsqu’une femme disparaît au Canada, les chances qu’on la retrouve dépendent largement de la couleur de sa peau et de ses origines. Ce n’est pas un jugement, c’est une statistique. C’est aussi la réalité que Bernard Gustau explore dans Le Silence des femmes perdues, un roman qui transcende la fiction pour toucher à quelque chose de profondément vrai.

Entre 1980 et 2014, selon les chiffres officiels de la Gendarmerie royale du Canada, 1 181 cas de meurtres et de disparitions de femmes autochtones ont été signalés à la police. Mais voilà le problème : ce chiffre est largement sous-estimé. L’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), qui s’est donné pour mission de documenter cette tragédie oubliée, estime que le nombre réel se situerait autour de 4 000 cas. Cet écart caverneux entre les statistiques officielles et la réalité révèle quelque chose de plus profond qu’une simple erreur administrative. Il révèle une indifférence systématique.

Les chiffres qui dérangent

Commençons par les nombres, car ils ont le mérite de la clarté. Les femmes autochtones—Premières Nations, Métis et Inuits réunis—représentent seulement 4,3 % de la population féminine du Canada. Pourtant, elles constituent 16 % de l’ensemble des victimes d’homicides au pays. Plus précisément encore, elles sont douze fois plus susceptibles d’être assassinées ou portées disparues que n’importe quelle autre femme canadienne. Comparées aux femmes blanches, ce taux monte à seize fois supérieur.

Ces statistiques ne sont pas des abstractions. Ce sont des vies. Des existences réduites à des chiffres non classés, à des dossiers gelés, à des appels sans réponse. Entre 1997 et 2000, le taux d’homicides visant les femmes autochtones était environ sept fois plus élevé que celui visant les femmes non autochtones. Aujourd’hui, selon les données les plus récentes, 56 % des femmes autochtones ont subi une agression physique au cours de leur vie, et 46 % une agression sexuelle. Ces chiffres horrifient, et ils devraient horrifier bien au-delà de ce qu’ils font actuellement.

Les disparitions, quant à elles, suivent le même pattern perturbateur. Les femmes autochtones représentent 11 % de l’ensemble des femmes disparues au Canada, proportion étonnamment élevée au regard de leur représentation démographique. Entre 1980 et 2014, 174 femmes autochtones ont été officiellement signalées comme disparues depuis au moins trente jours.

L’Enquête nationale : Enfin des réponses ?

En 2016, après des années de militantisme et de pression des familles affligées, le gouvernement du Canada a finalement lancé une Enquête nationale indépendante sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. L’enquête, dotée d’un budget de 53,8 millions de dollars, a tenu 24 audiences publiques à travers le pays et écouté plus de 2 380 témoins durant plus de deux ans. Le rapport final, publié en juin 2019 sous le titre : Reclaiming Power and Place

Il constitue un document saisissant de 1 200 pages.

La conclusion des commissaires est sans ambiguïté : nous vivons dans un pays où « les violations persistantes et délibérées des droits de la personne et des droits des Autochtones » ont créé les conditions pour un « génocide » envers les femmes et les filles autochtones. Ce mot ne sort pas de nulle part. Il résume une accumulation d’inaction institutionnelle, de discrimination systémique, et de violences qui s’étalent sur plusieurs décennies.

Le rapport identifie 231 appels à la justice, des recommandations destinées aux gouvernements, aux institutions de justice, aux fournisseurs de services sociaux, et à la société canadienne en général. Mais six ans plus tard, combien de ces appels ont été entendus ? Combien ont vraiment changé les choses sur le terrain ?

Les lacunes policières : Quand l’ordre commet le désordre

L’un des problèmes les plus préoccupants mis en lumière par l’enquête est la responsabilité directe de la police dans l’aggravation de cette tragédie. Ce n’est pas juste une question de manque de ressources ou d’incompétence passagère. C’est une culture systémique d’indifférence qui s’est installée dans certains corps policiers face aux femmes autochtones.

Prenons le cas notoire de Robert Pickton. Entre 1995 et 2002, ce prédateur a torturé et tué 64 femmes autochtones en Colombie-Britannique. Comment ? Comment un seul homme a-t-il pu continuer ses meurtres pendant sept ans sans obstacle majeur ? Parce que les femmes qu’il ciblait—des femmes autochtones, souvent en situation de vulnérabilité—ne comptaient pas aux yeux d’une partie significative du système policier. Les plaintes ont été négligées, les suspects ignorées, les enquêtes abandonnées.

Le rapport Oppal de 2012, commandité après cette affaire, a condamné explicitement les « préjugés défavorables » qui ont guidé les enquêtes de la police de Vancouver et de la Gendarmerie royale du Canada. Il notait que ces préjugés avaient mené à une stigmatisation des femmes autochtones disparues et à une absence totale de stratégie policière pour les protéger. En d’autres termes, on savait. On savait que la police était défaillante, et pourtant peu a changé.

Avançons au présent. En octobre 2015, une enquête journalistique de Radio-Canada révèle une série d’agressions sexuelles, d’abus de pouvoir et d’intimidation perpétrés par des policiers de la Sûreté du Québec envers des femmes autochtones dans la région de Val-d’Or. Trente-sept dossiers sont signalés. Trente-sept. La communauté autochtone de Val-d’Or s’attend enfin à des poursuites.

Résultat ? Deux accusations seulement. Un des accusés s’est suicidé avant procès, et l’autre était un policier autochtone. Aucun policier blanc de Val-d’Or n’a été poursuivi. L’effet de cette annonce a été dévastateur : elle a renforcé la conviction chez les femmes autochtones que la justice n’était pas pour elles, et elle a découragé d’autres femmes à travers la province de rapporter les violences policières qu’elles subissaient.

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Le silence comme arme

Ce qui frappe dans la documentation de ces cas, c’est le silence qui entoure chaque disparition. Quand Chelsea Poorman, une femme crie de 24 ans, disparaît à Vancouver en 2020, il faut dix jours à la police pour émettre un avis public de disparition. Dix jours. Combien de femmes blanches attendraient ce délai ? Quand Siasi Tullaugak, une jeune femme inuite, est trouvée pendue sous un balcon à Montréal, son décès est classé comme un suicide en seulement quarante-huit heures, malgré les circonstances hautement suspectes de la scène du crime.

Ces délais, ces classements hâtifs, ces enquêtes qui ne commencent jamais vraiment—ils ne sont pas des accidents. Ils sont le résultat de décisions institutionnelles conscientes ou inconscientes qui placent les femmes autochtones au bas de la liste des priorités policières.

Dans le roman de Bernard Gustau, Asha et Natimi incarnent précisément cette vulnérabilité structurelle. Quand Asha se retrouve en panne sur une route isolée entre Kincaid et la réserve, elle espère qu’on s’arrête pour l’aider. Elle pense à la bienveillance qu’on devrait naturellement avoir envers une femme autochtone en difficulté. Et Natimi arrive, solidaire, compréhensive. Mais le roman ne s’arrête pas là. Il continue son chemin vers la disparition, vers l’indifférence policière, vers une chercheuse de justice (Léa) qui doit forcer le système à agir. C’est une narration de ce qui se passe vraiment quand l’aide humaine fait défaut et que l’État regarde ailleurs.

Les racines profondes : Bien au-delà de la malveillance individuelle

Il serait trop facile de réduire cette crise à quelques policiers corrompus ou à quelques tueurs en série. La réalité est à la fois plus simple et plus complexe. Elle est systémique.

L’Enquête nationale identifie plusieurs causes structurelles. D’abord, l’héritage du colonialisme : les pensionnats autochtones, le vol des terres, la destruction des structures sociales traditionnelles. Tout cela a créé des générations de traumatismes intergénérationnels qui se manifestent aujourd’hui par une marginalisation extrême. Les femmes autochtones vivent dans une pauvreté disproportionnée, dans des logements précaires, avec des obstacles systématiques à l’éducation, à l’emploi, à l’accès aux soins de santé et au soutien culturel.

Cette marginalisation crée une vulnérabilité. Et cette vulnérabilité, le système policier et judiciaire ne la protège pas—il la punit. Les femmes autochtones, déjà affaiblies par des décennies de politique oppressive, doivent ensuite naviguer un système de justice qui ne les croit pas, ne les protège pas, et souvent les victimise davantage.

Il y a aussi la question des ressources. Certes, la police partout au Canada est sous-financée. Mais quand il s’agit d’allouer les maigres ressources disponibles, on constate un pattern troublant : les cas impliquant des femmes autochtones ne sont pas priorisés. Ils sont classés comme « départs volontaires » avant d’avoir été véritablement enquêtés. Ils sont rangés dans des dossiers inactifs. Ils deviennent du bruit dans le système.

Le travail du romancier comme appel à la conscience

Ce qu’a fait Bernard Gustau dans Le Silence des femmes perdues, c’est transformer cette statistique, cette abstraction chiffrée, en quelque chose de viscéral. Il nous force à voir Asha non pas comme un chiffre dans un rapport gouvernemental, mais comme une jeune femme avec une vie, des aspirations, une famille qui l’attend. Il nous montre Raj attendant au café, les heures s’étirer, l’angoisse monter. Il nous présente Komal frappant à la porte du commissariat à trois heures du matin.

Le roman fonctionne comme un appel à la conscience. Il ne nous permet pas de rester confortablement distants des faits statistiques. Il nous force à habiter la peur, l’impuissance, la rage de ceux qui voit le système les ignorer. Léa, l’avocate du roman, devient l’incarnation de la résistance à cette indifférence. Elle refuse de laisser l’affaire s’endormir. Elle tire les ficelles du pouvoir, elle force les institutions à bouger.

C’est un acte littéraire puissant parce qu’il correspond à une réalité qu’on trop longtemps préféré ignorer. Les familles autochtones disparues et assassinées, c’est vraiment ce qu’elles font. Elles battent les portes. Elles exigent des réponses. Elles forcent le système à agir d’une manière ou d’une autre.

Des appels à la justice, mais aucune obligation d’écouter

L’Enquête nationale a formulé 231 appels à la justice. Ceux-ci couvrent tout : la réforme du système judiciaire, la formation policière à la réalité autochtone, l’amélioration du financement des services sociaux dans les communautés autochtones, la guérison personnelle et communautaire. C’est un agenda ambitieux, parfois même radical, qui demande une transformation profonde de la façon dont le Canada traite ses populations autochtones.

Mais voici le problème : ce sont des « appels », pas des ordres. Aucun gouvernement n’est légalement tenu de les respecter. Aucune institution ne peut être poursuivie en justice pour les avoir ignorés. Six ans plus tard, l’implémentation reste fragmentée et insuffisante.

Certaines provinces ont avantagé des initiatives de sensibilisation. D’autres ont créé des unités de liaison pour tenir les familles informées des enquêtes en cours. Le gouvernement fédéral a investi dans divers programmes de soutien culturel et de santé mentale. Mais ces mesures, bien qu’importantes, restent largement insuffisantes face à l’ampleur de la crise.

Pour que les choses changent vraiment, il faudrait une transformation institutionnelle complète. Il faudrait que la police accepte que ses préjugés envers les femmes autochtones ont eu et continuent d’avoir des conséquences mortelles. Il faudrait que le système judiciaire reconnaisse que les procédures standard, conçues par et pour une majorité blanche, ne suffisent pas à protéger ceux qui en sont exclus. Il faudrait que le gouvernement—tous les gouvernements—acceptent que la marginalisation économique et sociale n’est pas un accident, mais le résultat de choix politiques qui peuvent être renversés.

Conclusion : Il n’y a pas de clôture, juste une continuation

Le Silence des femmes perdues ne se termine pas sur une justice satisfaisante. Le roman ne s’achève pas avec un verdict décisif qui rendrait les choses « bien ». La vie réelle n’offre pas ce confort, et le roman de Gustau refuse de le simuler.

Cela fait des décennies que les femmes autochtones demandent qu’on les écoute. L’Enquête nationale, avec son rapport de 1 200 pages et ses 231 appels à la justice, c’était supposé être ce moment où Canada se regarderait enfin dans le miroir. Où il admettrait que quelque chose était profondément, structurellement, criminellement mauvais dans la façon dont il traitait ses femmes autochtones.

Ces statistiques que nous avons parcourues au début—12 fois plus susceptibles d’être assassinées, 16 fois plus que les femmes blanches—elles ne vont pas disparaître d’elles-mêmes. Pas tant que l’indifférence institutionnelle reste la réaction par défaut. Pas tant que les appels à la justice restent des appels sans force contraignante.

Le roman de Bernard Gustau, avec sa Saskatchewan isolée, ses réserves, ses routes désertes, ses personnages qui luttent contre le silence, c’est une participation à ce cri de justice. C’est une façon de dire : « Non, nous n’accepterons pas que ce silence continue. » C’est un acte de mémoire, une insistance sur le fait que chaque disparition compte, que chaque vie autochtone a une valeur qui ne peut pas être diminuée par l’indifférence administrative.

Les familles, les communautés, les écrivains comme Gustau—ils continuent à appeler. Peut-être qu’à force, quelqu’un finira par répondre. Peut-être que le silence des femmes perdues finira par se transformer en bruit qu’on ne peut plus ignorer.

Mais peut-être faudra-t-il d’autres romans, d’autres cris, d’autres appels avant que le Canada ne commence vraiment à écouter. »

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