Alliances entre enfants : Solidarité et survie aux pensionnats

Il y a un moment dans la vie de chaque enfant où il, ou elle, commence à comprendre qu’il existe une forme de soutien qu’aucun adulte ne peut offrir. C’est le soutien d’autres enfants. D’autres petits êtres qui traversent exactement la même chose. Qui ressentent la même peur. Qui partagent le même éloignement, la même injustice, la même lutte silencieuse pour préserver quelque chose de soi-même.

Dans les pensionnats autochtones du Canada, ce soutien entre enfants n’était pas un luxe. C’était une nécessité de survie. Et ce que les documents historiques et les témoignages des survivants révèlent, c’est que malgré un système intentionnellement conçu pour les isoler les uns des autres, les enfants des pensionnats ont créé quelque chose de remarquable : un réseau d’alliances, de solidarité fraternelle, d’entr’aide qui a souvent été la seule barrière entre eux et une effondrement complet.

Pourquoi les pairs importent : la science des liens entre enfants

Avant de comprendre les alliances spécifiques aux pensionnats, il faut comprendre quelque chose de fondamental sur le développement humain : les pairs—les autres enfants—jouent un rôle absolument essentiel dans la manière dont un enfant grandit.

Un enfant isolé socialement, rejeté par ses pairs, livré à lui-même face aux difficultés, développe souvent des problèmes d’adaptation profonds. Troubles comportementaux. Isolement émotif. Agressivité. Dépression. Ces difficultés ne sont pas des défaillances personnelles. Ce sont les résultats prévisibles d’une absence de soutien parental.

Mais quand un enfant a ne serait-ce qu’un autre enfant—une amitié, une fratrie—les choses changent radicalement. Ce lien horizontal, entre pairs, crée un espace où l’enfant peut apprendre sans jugement. Un espace où la violence innée (l’agressivité, la compétition, les conflits) peut être « apprivoisée » de manière saine. Un espace où il, ou elle, peut être soi-même sans crainte de punition.

Un enfant avec ne serait-ce qu’un allié développe des habiletés sociales. Il apprend à naviguer les relations. Il apprend la réciprocité. Il apprend que le monde contient à la fois soi-même et l’autre. Et paradoxalement, c’est souvent un camarade—pas un parent, pas un professeur—qui offre ce type d’apprentissage.

Pire, quand on enlève ce soutien aux pairs—quand on isole délibérément les enfants les uns des autres—on ampute quelque chose d’essentiel de leur développement humain. On crée des enfants plus vulnérables aux abus. Plus susceptibles à la dépression. Plus enclins à l’autodestruction.

C’est exactement ce que le système des pensionnats canadiens tentait de faire. Non seulement séparer les enfants de leurs familles. Mais aussi les séparer les uns des autres.

Le design de l’isolation : une stratégie délibérée de vulnérabilité

Les pensionnats ne se contentaient pas d’enlever les enfants de leurs réserves. Ils les plaçaient aussi dans des structures qui fragmentaient les liens fraternels naturels.

Les frères et sœurs étaient séparés. Les garçons dans une aile, les filles dans une autre. Les plus jeunes enfants dans une section, les plus vieux dans une autre. Cette séparation n’était pas un accident administratif. C’était une politique explicite. Si on pouvait empêcher les enfants de développer des alliances horizontales—des liens de confiance avec des pairs—alors on pouvait mieux les contrôler. On pouvait mieux les transformer. On pouvait briser la résistance collective avant même qu’elle ne commence.

Et c’est vrai que les pensionnats ont réussi à fragmenter beaucoup de ces liens fraternels naturels. Des enfants sont retournés chez eux sans jamais avoir vus les visages de leurs propres frères et sœurs. Des fratries complètes ont été ébranlées par la séparation.

Mais voici ce que les administrateurs des pensionnats ne pouvaient pas complètement prédire : malgré cette fragmentation délibérée, les enfants créeraient leurs propres alliances. Ils créeraient de nouvelles formes de fraternité. Ils créeraient des liens qui, bien que différents des liens biologiques, seraient tout aussi sacrés.

Les alliances créées : fraternité de facto dans un monde inhumain

Quand Bernard Gustau décrit l’arrivée des enfants au pensionnat de Marieval dans Une Famille Canadienne, il capture quelque chose de psychologiquement très précis : le moment où le bus arrive rempli d’enfants qui pleurent. Seuls. Terrorisés. Sans rien comprendre à ce qui se passe.

Mais ces enfants qui s’arrachaient à leur foyer, qui descendaient de ce bus jaune en pleurant, allaient passer les années suivantes ensemble. Et cette proximité forcée—terrible comme elle l’était—créerait aussi quelque chose d’autre. Des liens. Des amitiés. Des alliances.

Les recherches en psychologie du développement montrent que quand des enfants traversent une adversité partagée, ils développent une empathie instantanée les uns pour les autres. Ils se reconnaissent. Ils se comprennent sans avoir besoin de parler. C’est une sorte de télépathie émotionnelle qui naît de l’expérience d’une douleur commune.

Ozalée, dans le roman de Gustau, n’était pas seule dans ce bus qui la conduisait à Marieval. D’autres enfants pleuraient aussi. Des dizaines d’entre eux. Et tandis que le bus roulait, tandis qu’ils s’éloignaient de tout ce qu’ils connaissaient, une seule chose les unissait : la compréhension immédiate que chacun était en train de vivre l’impensable.

Ce qui arrive ensuite—ce dont les survivants témoignent très souvent—c’est que les enfants des pensionnats développaient une forme particulière de fraternité. Pas la fraternité biologique. Mais quelque chose qui en ressemblait très fortement. Des enfants qui se protégeaient les uns les autres. Des enfants plus vieux qui maternaient les plus jeunes. Des enfants qui partageaient ce qu’ils avaient—une couverture, un peu de nourriture, une parole réconfortante—quand ils avaient très peu à partager.

Cette fraternité était particulièrement importante pour les enfants les plus jeunes. À six ou sept ans, un enfant a besoin de sécurité. Quand l’institution refuse de la fournir, quand les religieuses et les prêtres maintiennent une distance de contrôle plutôt qu’une présence protectrice, c’est un camarade plus vieux—une fille de neuf ou dix ans, par exemple—qui devient le substitut parental. Qui offre la main rassurante. Qui chuchote : « Tu vas t’en sortir. Je suis ici. »

Les stratégies secrètes : résistance par la fraternité

Ce qui est particulièrement fascinant chez les enfants des pensionnats, c’est qu’ils n’ont pas simplement créé des liens d’amitié. Ils ont aussi créé des formes de résistance collective qui s’appuyaient sur leurs alliances.

D’abord, il y avait le langage. Les enfants continuaient secrètement à parler leurs langues maternelles, même si c’était interdit. Ils le faisaient ensemble. En petits groupes. En chuchotant. Et dans ces murmures, il y avait un acte de défiance collectif. Ce n’était pas un enfant seul refusant d’oublier sa langue. C’étaient plusieurs enfants, ensemble, affirmant : « Nous parlerons notre langue. Vous ne nous l’enlèverez pas. »

Deuxièmement, il y avait l’humour. Les enfants des pensionnats créaient des blagues et des surnoms pour les prêtres et les religieuses. Ces surnoms ? Souvent donnés dans leur langue maternelle. Les religieuses ne comprenaient pas. Et cette incompréhension créait un petit espace de souveraineté. Un espace où les enfants pouvaient se moquer de leurs oppresseurs sans être punis pour cela. C’était un acte de résistance microscopique, mais il était communautaire. C’était collectif.

Troisièmement, il y avait le jeu. Même dans un environnement aussi oppressif qu’un pensionnat, les enfants trouvaient des façons de jouer. De créer des mondes imaginaires. De s’inventer des histoires. Et quand ils jouaient, ils jouaient ensemble. Ce jeu était une reconstruction de l’enfance que le pensionnat tentait de leur voler.

Et il y avait aussi les petits gestes quotidiens. Une couverture partagée. Un peu de nourriture mise de côté pour quelqu’un d’autre. Une parole douce au bon moment. Un enfant prenant la main d’un autre enfant dans l’obscurité. Ce ne sont pas des actes qui changent le système. Mais ils affirment l’humanité des enfants face à la tentative systématique de les déshumaniser.

Ozalée et Lonan : une amitié que rien ne peut briser

Ce qui rend Une Famille Canadienne particulièrement poignant, c’est la façon dont Bernard Gustau représente l’amitié entre Ozalée et Lonan.

Avant le pensionnat, ils sont inséparables. Vraiment inséparables. « Partout où l’on aperçoit Ozalée, Lonan la suit de près et, de la même façon, il est impossible de voir passer Lonan sans apercevoir immédiatement derrière lui la silhouette d’Ozalée. » Ce n’est pas une simple amitié enfantine. C’est une communion presque spirituelle. Ils respirent ensemble. Ils rient ensemble. Ils grandissent ensemble.

Et puis, le bus jaune arrive. Et Ozalée est arrachée.

Pendant des années, ils sont séparés. Ozalée au pensionnat. Lonan à la maison, mais portant le poids de son absence. Ce qui est remarquable, c’est que le roman suggère fortement que ce lien—même à travers la séparation—persiste. Ce n’est pas un lien qu’on peut simplement éradiquer en forçant deux enfants à vivre séparés pendant des années. C’est un lien plus profond que cela.

Et quand Lonan, devenu adulte, se lance dans une quête pour retrouver l’enfant d’Ozalée—l’enfant qui a été enlevé juste après la naissance—il agit en partie par amitié. C’est un acte de solidarité. C’est un acte qui affirme : mon amitié avec cette femme persiste. Et mon amitié m’oblige à l’aider. À la soutenir. À chercher la justice pour elle.

Cela est particulièrement significatif dans le contexte des pensionnats. Parce que c’est précisément ce type d’alliance—cette solidarité persistante même face à la séparation et au trauma—qui a permis aux survivants des pensionnats de survivre psychologiquement.

Les cercles des survivants : continuation de la fraternité

Ce qui est intéressant, c’est que les alliances créées dans les pensionnats ne se terminent pas quand l’enfant quitte l’institution. Elles se poursuivent. Elles évoluent. Elles se transforment en formes d’entraide communautaire.

Depuis les années 1990, quand les survivants ont commencé à parler publiquement de leurs expériences, ils ont créé ce qu’on appelle maintenant les « Cercles des survivants ». Ce ne sont pas simplement des groupes de thérapie. Ce sont des espaces où les survivants se rassemblent, se racontent leurs histoires, se valident mutuellement l’expérience. Ce qui se passe dans ces cercles, c’est une continuation de la fraternité qui s’était formée dans les pensionnats eux-mêmes.

Un survivant reconnaît un autre survivant. Et dans cette reconnaissance, il y a une connexion qui n’a pas besoin de beaucoup de mots. Une compréhension mutuelle. « Tu sais ce que c’était. Tu sais ce que j’ai traversé. Tu me crois. Tu me valides. »

Cette fraternité de survivants a été cruciale pour la Commission de Vérité et Réconciliation. Parce que les survivants n’ont pas simplement témoigné individuellement. Ils ont témoigné collectivement. Et cette dimension collective du témoignage—cette fraternité de parole—a rendu le témoignage plus puissant.

Le travail de recherche de l’auteur : représenter la fraternité sans sentimentalité

Ce qui est particulièrement remarquable dans Une Famille Canadienne, c’est la façon subtile dont Bernard Gustau représente l’importance des alliances entre enfants. Il ne fait pas appel à des émotions niaises. Il ne sentimentalise pas. Au lieu de cela, il montre simplement les enfants ensemble. Jouant ensemble. Se parlant. Se comprenant. Et quand ils sont séparés, il montrer le vide que cette séparation crée.

C’est une approche narratif qui suggère que Bernard Gustau a fait des recherches approfondies sur la psychologie des enfants aux pensionnats. Parce qu’il comprend intuitivement quelque chose que les administrateurs des pensionnats n’ont jamais compris : que vous pouvez séparer les corps. Mais vous ne pouvez pas facilement séparer les cœurs. Vous ne pouvez pas facilement éradiquer la fraternité. Vous pouvez la forcer à se cacher. Vous pouvez la rendre clandestine. Mais vous ne pouvez pas la tuer.

Et cette compréhension—cette représentation nuancée de la fraternité enfantine face à l’oppression institutionnelle—enrichit considérablement le roman. Elle en fait pas simplement un récit de victimisation. C’est un récit de résilience. De résistance. De l’inépuisable capacité des enfants à créer du sens et du lien même face à l’inhumanité.

Conclusion : la fraternité comme acte politique

Ce qu’il est important de retenir, en lisant Une Famille Canadienne, c’est que les alliances entre enfants aux pensionnats n’étaient pas secondaires à l’expérience de trauma. Elles étaient centrales. Elles étaient la chose qui maintenait beaucoup d’enfants en vie—psychiquement sinon physiquement.

La fraternité entre enfants dans un contexte oppressif n’est pas simplement une relation émotionnelle. C’est un acte politique. C’est un refus de la déshumanisation. C’est une affirmation : je suis humain. Tu es humain. Ensemble, nous sommes plus forts.

Et le fait que cette fraternité ait persista après les pensionnats—qu’elle se soit transformée en cercles de survivants, en action collective pour la justice, en recherche de vérité—montre son importance durable. Parce que c’est précisément cette fraternité qui a permis aux survivants de survivre. Et c’est cette même fraternité qui a finalement forcé le Canada à rendre des comptes.

Ozalée et Lonan, dans le roman, incarnent cette fraternité. Pas une fraternité de sang, mais une fraternité d’expérience. Une fraternité qui persiste à travers la séparation. Et finalement, une fraternité qui devient elle-même une forme de rédemption.

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