Il y a un type de bâtiment qu’on retrouve dans presque chaque ville canadienne : une école ancienne, souvent de brique rouge, avec des fenêtres hautes et des murs épais. Ces bâtiments sont souvent revenus à une utilisation civile, devenus des bureaux, des musées, ou tout simplement laissés à l’abandon. Rares sont les gens qui s’arrêtent devant pour penser à ce qui s’y est produit.
Or, pour certains de ces bâtiments, chaque pierre raconte une histoire de crime systémique que personne n’a voulu voir pendant des générations.
Dans Les Cendres du Pensionnat, le pensionnat Saint-Joseph ne joue pas simplement le rôle d’une toile de fond historique. C’est une entité centrale, un endroit dont les secrets refont surface quand un homme—Romuald Garcia—est assassiné et que les enquêteurs commencent à remonter les pistes. Mais pour comprendre l’ampleur du crime que cache le pensionnat, il faut d’abord comprendre ce que les pensionnats autochtones au Canada ont véritablement été, et comment une institution religieuse établie ostensiblement pour « l’éducation » a devenu une machine d’exploitation, d’abus, et finalement, de disparition.
Le contexte : une politique de génocide culturel
Avant de parler des abus spécifiques, il faut comprendre l’intention qui a guidé la création du système des pensionnats. Ce n’était pas une organisation charitable maladroite. C’était une politique d’État délibérée, documentée dans les archives gouvernementales et dans les discours politiques de l’époque.
La politique officielle était résumée par une phrase devenue infâme : « Tuer l’Indien pour sauver l’homme » (Kill the Indian, save the man). Cette phrase, prononcée par Richard Henry Pratt, fondateur d’une école indienne aux États-Unis, a encapsulé l’objectif explicite du système : éradiquer les cultures autochtones en supprimant la langue, les pratiques religieuses, et l’identité des enfants.
Entre 1883 et 1997, plus de 150 000 enfants autochtones ont été enlevés de force de leurs familles et placés dans ces pensionnats. Ils n’avaient pas le choix. Leurs parents n’avaient pas le choix. C’était une politique fédérale appliquée avec la rigueur administrative d’une machine d’État.
La Commission de vérité et réconciliation du Canada, dans son rapport final de 2015, a explicitement conclut que le système des pensionnats constituait une tentative de « génocide culturel ». Ce n’est pas une exagération rhétorique. C’est la conclusion d’une commission gouvernementale fondée sur des milliers de témoignages de survivants et l’examen de dossiers historiques.
Saint-Joseph : un cas parmi tant d’autres
Bien que le pensionnat Saint-Joseph soit une création littéraire du roman, il est construit sur des fondations extrêmement réelles. Considérez le pensionnat Saint-Anne de Fort Albany, en Ontario. C’est un exemple d’une institution que les survivants ont décrite comme étant le siège de certaines des maltraitances les plus horribles jamais documentées au Canada.
Fondé en 1911, dirigé par l’ordre des Oblats de Marie Immaculée et les Sœurs grises de la Croix avec le soutien financier fédéral, Saint-Anne s’est rapidement transformé en un centre de maltraitance systématique. Les enfants y ont subi des violences physiques répétées, des sévices sexuels, et des punitions qui dépassaient l’imagination.
Les documents d’enquête policière, qui n’ont été rendus publics qu’en 2014, révèlent des détails glaçants. Des enfants ont été enfermés dans des sous-sols pendant des jours. Ils ont été forcés de porter des sous-vêtements sales sur leur tête pendant des heures. Ils ont été contraints à manger leur propre vomi. Et le pire : le personnel utilisait une chaise électrique artisanale pour punir les enfants, avec d’autres enfants forcés d’assister aux électrocutions de leurs camarades.
Pendant quarante ans, ces abus se sont perpétués sous le couvert d’une institution religieuse, financée par l’État, supervisée nominalement par des autorités qui fermaient les yeux.
C’est cette réalité crue que le roman intègre dans son contexte, utilisant la fiction pour donner une forme narrative à des réalités historiques trop sombres pour la plupart des gens.
Les mécanismes de la disparition
Mais au-delà des abus directs, ce qui rend les pensionnats encore plus terrifiants, c’est le phénomène documenté des « enfants disparus ». Des milliers d’enfants sont entrés dans les pensionnats. Beaucoup n’en sont jamais sortis. Et personne ne semble avoir enquêté vraiment.
La Commission de vérité et réconciliation a documenté au moins 4 118 décès confirmés dans les pensionnats autochtones. Mais Justice Murray Sinclair, le président de la commission, a déclaré que le nombre réel pourrait dépasser 6 000. Et même ces chiffres pourraient être considérablement sous-estimés, car de nombreuses écoles ont entretenu des dossiers médiocres, et certains dossiers ont été détruits.
Qu’est-il arrivé à tous ces enfants ? Ont-ils succombé à la maladie, principalement la tuberculose, qui se propageait rapidement dans les conditions surpeuplées et insalubres des pensionnats ? Ont-ils été victimes de maltraitance directe ? Ou ont-ils simplement « disparu », sans que personne n’enregistre formellement leur décès ?
Ce qui rend cette question encore plus troublante, c’est la politique officielle des pensionnats concernant les corps des enfants décédés. La TRC a découvert que la politique du ministère des Affaires indiennes était de refuser de rapatrier les corps des enfants morts vers leurs familles, invoquant le coût comme justification. À la place, les écoles ont pris en charge les enterrements, souvent dans des fosses communes, souvent sans marquage, souvent sans notification à la famille.
Mme Rozier, le personnage du roman qui se souvient du pensionnat Saint-Joseph, capture cette réalité quand elle dit aux enquêteurs : « Ils disparaissaient… Sans un mot. Et personne ne posait de question. »
La complicité institutionnelle
Ce qui distingue vraiment les pensionnats d’autres scandales historiques d’abus, c’est le degré de complicité institutionnelle. Ce ne sont pas des abus isolés commis par quelques « pommes pourries ». C’est un système entièrement architecturé autour de la dissimulation.
En 1907, le Dr Peter Bryce, chef médecin du ministère de l’Intérieur et du ministère des Affaires indiennes, a inspecté 35 écoles financées par le gouvernement dans l’ouest du Canada. Ses résultats ont été horrifiants : 25% de tous les enfants qui avaient assisté à ces écoles étaient décédés. Dans une école, le nombre était de 69%.
Bryce a recommandé la fermeture immédiate des pensionnats. Son rapport a été présenté en 1906, puis… ignoré. Les responsables politiques ont simplement mis le rapport de côté. Personne n’a été tenu responsable. Aucun changement substantiel n’a été apporté. Les enfants ont continué à mourir.
Des années plus tard, refusant d’être réduit au silence, Bryce a publié une brochure en 1922 intitulée « L’Histoire d’un Crime National ». Elle a reçu une certaine attention médiatique, mais les responsables politiques ont continué à ignorer ses conclusions. C’était un choix délibéré : continuer un système qu’on savait meurtrier.
De plus, les responsables des églises ont activement dissimulé les abus. Les dossiers d’enquête révèlent que quand les abus au pensionnat Saint-Anne ont finalement été reconnus (après une réunion organisée en 1992 par Edmund Metatawabin, ancien chef de Fort Albany, rassemblant les survivants), les Oblats ont été « peu coopératifs ». Certains des prêtres accusés d’abus ont tout simplement disparu de la juridiction canadienne, cachés par leur ordre religieux plutôt que traduits en justice.
L’absence de rapatriement
Un aspect particulièrement cruel du système était la politique délibérée de refus de rapatrier les restes des enfants décédés. Ce n’était pas un oubli bureaucratique. C’était une décision d’État.
Les familles autochtones vivaient l’impensable : leur enfant était enlevé et placé dans une institution lointaine. Puis, des années plus tard, on leur annonçait ou on ne leur annonçait pas que l’enfant était mort. Souvent, aucune notification n’était envoyée du tout. L’enfant disparaissait simplement.
Pourquoi ? Officiellement, la raison invoquée était les coûts. Rapatrier un corps avait un prix. Le ministère préférait que les écoles gèrent les sépultures sur place. Mais cette explication officielle masquait quelque chose de plus sinistre : le refus délibéré de permettre aux familles de faire leur deuil, de raconter la mort de leurs enfants, de maintenir une continuité d’existence et de mémoire.
Anne Panasuk, une journaliste qui a travaillé à documenter les disparitions d’enfants autochtones, a révélé comment cette politique avait eu un impact profond : « Les institutions ont péché par le silence, en ne donnant pas d’information aux parents, en n’envoyant même pas d’avis de décès. C’était impossible pour les familles de faire leur deuil. »
Les expérimentations médicales
En plus des abus directs, les pensionnats ont aussi servi de laboratoires pour des expérimentations médicales non consenties. Entre 1942 et 1952, des chercheurs financés par le gouvernement fédéral, y compris le Dr Frederick Tisdall et le Dr Percy Moore, ont mené une série d’expérimentations nutritionnelles sur des enfants autochtones.
Ces expériences comprenaient une malnutrition délibérée. Certains enfants ont été privés de suppléments nutritionnels essentiels pour servir de groupes de contrôle. D’autres ont eu des implants métalliques insérés sous la peau pour mesurer les effets de la malnutrition. Les enfants ne savaient pas ce qui leur était fait. Leurs parents ne savaient pas.
Ces expériences n’ont été révélées au grand public que récemment, quand l’historien Ian Mosby les a documentées en 2013. Pendant 60 ans, elles avaient été cachées dans les archives gouvernementales, connues des responsables mais jamais révélées publiquement.
C’est précisément ce détail historique que le roman tisse dans son intrigue. Romuald Garcia, qui était lui-même enfant au pensionnat, porte sur son corps les traces de ces expériences : des cicatrices d’injections anciennes, un implant métallique obsolète sous sa peau. Et des années plus tard, ces traces deviennent l’outil d’une forme de chantage et de contrôle.
Le couvercle du silence
La question qui demeure à travers toute cette histoire est : comment un système de ce calibre a-t-il pu continuer aussi longtemps sans opposition majeure de la part de la société civile ?
La réponse réside dans ce que les chercheurs en histoire autochtone appellent le « couvercle du silence ». Les communautés autochtones elles-mêmes, traumatisées, isolées, souvent géographiquement éloignées, ont eu une capacité limitée à organiser une réponse unifiée. Comment se plaindre quand on ne parle pas l’anglais ni le français ? Comment naviguer un système juridique quand on a été conditionné à ne pas poser de questions ? Comment réclamer justice quand on vous a appris que vous ne aviez aucun droit ?
De plus, la honte jouait un rôle central. Les parents, incapables de protéger leurs enfants, se blâmaient eux-mêmes. Les survivants, traumatisés, gardaient silence. Les générations suivantes hérité du trauma sans toujours en comprendre la source.
Ce n’est que dans les années 1990, avec l’émergence d’une nouvelle génération de leaders autochtones et de survivants disposés à briser le silence, que la vérité a commencé à émerger.
Les implications durables
Mais l’impact des pensionnats n’a pas disparu avec leur fermeture. La Commission de vérité et réconciliation a documenté les effets transgénérationnels du trauma des pensionnats : taux élevés de suicide dans les communautés autochtones, abus à l’intérieur des ménages, troubles liés à la substance, perte d’identité culturelle.
Les survivants des pensionnats, ayant été privés de leurs langues maternelles et de leurs pratiques culturelles, ont souvent eu du mal à transmettre ces éléments à leurs enfants. Une jeune fille autochtone pourrait être une sixième génération d’une famille dont un ancêtre a fréquenté un pensionnat, et elle porta toujours sur elle les ecchymoses émotionnelles de ce héritage.
C’est ce contexte traumatique que le roman explore implicitement quand il décrit Ehawee Jonathy, la survivante du pensionnat qui découvre le corps de Garcia. Elle n’est pas simplement un témoin d’un crime contemporain. Elle est une héritière d’un crime historique qui continue à définir sa vie.
Les poursuites judiciaires : lenteur et complicité persistante
Malgré plus de 150 ans de fonctionnement du système des pensionnats, le Canada a enregistré moins de 50 condamnations pour abus dans ces institutions. Entre 1957 et 2005, il y a eu 60 enquêtes de la police montée, 619 victimes ont comparu devant les tribunaux, et seulement 44 persecuteurs ont été identifiés.
Pourquoi si peu de poursuites ? Partiellement parce que les statuts de limitation avaient expiré pour de nombreux crimes. Partiellement parce que les dossiers avaient été détruits. Mais aussi partiellement parce que le système judiciaire lui-même était réticent à poursuivre.
En 2021, le gouvernement canadien a reçu 5 450 demandes d’identification de personnes accusées d’abus dans les pensionnats. Le gouvernement était censé localiser et contacter ces individus. Mais l’objectif n’était pas de les poursuivre criminellement. C’était simplement de les faire témoigner aux audiences de compensation. Des milliers de prédateurs présumés continuent à marcher librement, sans jamais avoir été criminellement poursuivis.
Conclusion : le bâtiment et ses secrets
Saint-Joseph, dans le roman, est plus qu’un bâtiment. C’est une métaphore d’une institution qui a servi de façade pour un crime systémique. Pendant des générations, c’était simplement une école, un employeur, une partie du tissu communautaire. Puis, quand les secrets ont finalement commencé à refaire surface, il a fallu reconnaître que tout le bâtiment—son existence même, son fonctionnement, son autorité—était construit sur des mensonges et du crime.
L’incendie qui détruit la Pépinière d’Entreprises Regina Horizons (qui a autrefois été le pensionnat Saint-Joseph) n’est pas simplement une destruction de preuves physiques. C’est une destruction symbolique d’une institution qui avait caché ses crimes pendant si longtemps qu’elle avait réussi à sembler respectable, ordinaire, inoffensive.
Mais les cendres ne peuvent jamais complètement effacer la vérité. Comme dans le roman, les enquêteurs découvrent progressivement que les secrets d’une institution ne restent jamais enfouis longtemps. Pas si quelqu’un a la détermination de chercher.
Le vrai travail, pour une nation, commence quand elle accepte de regarder directement dans ces cendres et de reconnaître ce qui y a réellement brûlé.



